Mois important pour le débat sur l'utilisation des antibiotiques comme promoteurs de croissance par les éleveurs. Quatre nouvelles études ont été publiées depuis deux semaines, dont trois remettent en question la nécessité d'abolir cette pratique.

Mathieu Perreault LA PRESSE

Dans la revue Science, des chercheurs britanniques ont montré qu'une souche de salmonelle particulièrement virulente, DT104, ne provenait pas des boeufs. La veille de la publication, le gouvernement britannique avait lancé sa stratégie sur la résistance aux antibiotiques, qui affirmait que «de plus en plus de preuves scientifiques suggèrent que les problèmes cliniques de la résistance aux antibiotiques en médecine humaine sont tout d'abord le résultat de l'utilisation d'antibiotiques chez les humains plutôt que chez les animaux». Il se basait sur un rapport du Centre européen du contrôle des maladies.

Les mêmes chercheurs écossais ont démontré dans la revue Proceedings of the National Academy of Science (PNAS) qu'un vaccin bovin contre la bactérie E. coli pourrait éviter 85% des cas humains aux États-Unis, tout en réduisant le problème de la résistance aux antibiotiques. Dans l'intervalle, le Centre de contrôle des maladies des États-Unis (CDC) a pour la première fois estimé le nombre de morts attribuables à cette résistance: 23 000 par année, ce qui correspondrait à 2300 au Canada.

«Je reste persuadé qu'il faut réduire la quantité d'antibiotiques utilisés dans les fermes, mais nous montrons que la situation est plus complexe qu'il n'y paraît», explique l'auteur principal de l'étude de Science, Stuart Reid, du Royal Veterinary College de Herts, au nord de Londres.

L'Europe interdit l'utilisation des antibiotiques comme promoteurs de croissance des animaux d'élevage, mais pas le Canada ni les États-Unis. Aux États-Unis, les animaux reçoivent quatre fois plus d'antibiotiques que les humains. En 1999, le département américain de l'Agriculture avait estimé que l'élimination de cette pratique coûterait de 1 à 2,5 milliards US par année.

Une technique inédite

L'équipe de l'épidémiologiste de Herts a analysé 170 échantillons humains et bovins de salmonellose DT104, tous recueillis en Écosse, avec une technique génétique poussée qui n'avait jamais été utilisée dans ce cas.

Ce choix étonne Lance Price, généticien à l'Université George Washington, qui a publié de nombreuses études sur le sujet. «Il aurait fallu examiner toute la nourriture des supermarchés d'Écosse, au lieu de se concentrer sur la population bovine», dit M. Price.

Stuart Reid rétorque que plusieurs études ont lié DT104, dans une population donnée, à des animaux d'élevage de la région par exemple, dans le nord-est des États-Unis. C'est aussi le cas avec une souche problématique de staphylocoque doré en Hollande, liée à des poulets, et diverses bactéries présentes chez les porcs du Danemark, qui sont devenues moins fréquentes chez les Danois après un programme de diminution de l'utilisation d'antibiotiques dans les porcheries.

«On en sait trop peu sur les différents mécanismes de propagation de la résistance aux antibiotiques, dit le Dr Reid. Il semble y avoir un rôle important du tourisme. Il faudrait aussi examiner l'utilisation des antibiotiques sur les coques des bateaux. En Angleterre, il y a eu une diminution importante de la résistance du staphylocoque doré après une intervention importante dans les hôpitaux. Certains antibiotiques donnés aux animaux, par exemple la vancomycine, sont associés à de la résistance chez les humains dans certains pays, mais pas dans d'autres.»

Le risque est de créer lentement un réservoir de résistance aux antibiotiques chez les animaux d'élevage, qui ne posera pas problème avant un certain temps, mais sera par la suite impossible à éradiquer, selon Jan Kluytman, de l'hôpital Amphia, aux Pays-Bas, qui a beaucoup travaillé sur le staphylocoque doré chez le poulet. «Il est certain qu'il n'existe pas de solution miracle, mais il faut absolument réduire l'utilisation des antibiotiques en agriculture», affirme le microbiologiste néerlandais.

Financement difficile

Le problème, au Canada, est qu'il est difficile de financer des recherches sur le sujet, selon Richard Marchand, du laboratoire de microbiologie de l'Institut de cardiologie de Montréal. «Il y a trop de pressions du milieu agricole», indique le Dr Marchand.

La Presse a demandé une entrevue à Danielle Daigneault, microbiologiste de l'Agence de la santé publique du Canada (ASPQ) qui participera cet automne à une conférence sur le sujet de l'Institut national de santé publique du Québec. Le relationniste de l'ASPQ, Stéphane Shank, n'a pas voulu que Mme Daigneault ou un autre spécialiste de l'ASPQ accorde d'entrevue pour commenter l'étude. «Dans ce cas, le Sanger Institute a publié l'étude, donc c'est eux qui ont la parole», a expliqué M. Shank, en faisant référence à l'organisme qui a financé l'étude du Dr Reid.