Åsa et Ola Göransson élèvent des poulets à Malmköping, à 100 km à l'ouest de Stockholm, où le paysage enneigé rappelle celui de la campagne québécoise. Dans leur ferme, 300 000 petits poulets piaillent, bien au chaud. Ils n'ont jamais reçu la moindre dose d'antibiotiques. « Je ne pourrais pas m'imaginer leur en donner », dit M. Göransson, sympathique descendant d'une longue lignée de fermiers.

Marie Allard LA PRESSE

En 2011, seuls 6 des 3185 lots de poulets élevés en Suède ont reçu des antibiotiques, soit 0,02 % des 79,4 millions de volailles. « C'est une situation unique : dans l'élevage de poulet industriel en Suède, l'utilisation d'antimicrobiens est largement éliminée, indique Martin Wierup, professeur émérite à l'Université suédoise des sciences de l'agriculture (SLU). Les rares poulets traités le sont parce qu'ils sont malades. »

Au Québec, 99 % des poulets reçoivent de petites doses d'antibiotiques dans leur moulée, pour prévenir les maladies et maximiser leur croissance. Cette pratique est interdite en Suède depuis 1986 et partout ailleurs dans l'Union européenne depuis 2006. « La connexion est claire : plus on utilise d'antibiotiques, plus on a de problèmes de résistance », dit l'agronome Gunnela Ståhle, qui a fait de cette lutte son principal cheval de bataille.

Trois fois moins d'antibiotiques qu'en 1980

L'arrêt de l'ajout d'antibiotiques à la moulée a d'abord eu des effets pervers en Suède. « Les ventes d'antimicrobiens pour traiter les animaux ont légèrement augmenté après 1986, reconnaît Pia Gustafsson, vétérinaire à l'Association des éleveurs de volaille de Suède (Svensk Fagel). Des maladies que les agriculteurs n'étaient pas habitués de voir sont apparues dans les poulaillers. » Mais jamais le volume total d'antimicrobiens vendus par kilo produit n'est revenu au sommet atteint avant l'interdiction des antibiotiques comme additifs alimentaires.

En 1987, tous les lots de poulets ont dû être traités aux antibiotiques. L'année suivante, ce taux est descendu à 7 %, et il est à moins de 1 % depuis 1995. « Les agriculteurs ont appris à prévenir les maladies », explique M. Wierup. Seule exception à la règle : ils sont toujours autorisés à donner des anticoccidiens, contre des parasites.

Tous élevages confondus, les agriculteurs suédois donnent aujourd'hui trois fois moins d'antibiotiques aux animaux, en volume par kilo produit, qu'en 1980. « Sur la scène internationale, la Suède se distingue par son utilisation exceptionnellement basse d'agents antimicrobiens pour animaux », lit-on dans le dernier rapport de surveillance de la résistance aux antimicrobiens d'usage vétérinaire de Suède (SVARM 2011). À peine 10 % des antibiotiques vendus servent à traiter des troupeaux, plutôt que des individus.

Traités comme la poule aux oeufs d'or

Le secret des Suédois ? Traiter leurs poulets comme si c'était la poule aux oeufs d'or ! Les meilleurs élevages ont droit à un maximum de 36 kg de volaille par mètre carré, contre 38 kg au Québec. Les poulets sont protégés par de strictes mesures de biosécurité : chez les Göransson, La Presse a dû enfiler trois paires différentes de couvre-chaussettes de plastique pour circuler dans différentes zones du même poulailler. Nourries à volonté (comme chez nous), les volailles grossissent vite, même sans antibiotiques.

Une fois que les poules sont parties à l'abattoir, M. Göransson lave et désinfecte les murs, plafonds et planchers des poulaillers, qui restent vides pendant 10 jours. « Le sol est alors si propre que vous pourriez manger par terre », assure M. Wierup.

L'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) reconnaît ce succès. « Le bilan de la situation suédoise montre qu'une bonne production animale peut être obtenue sans usage d'antimicrobiens à titre de facteur de croissance, lit-on dans un rapport de l'INSPQ paru en 2012. Une telle situation ne peut cependant être obtenue qu'en respectant des critères particuliers d'élevage, notamment avec l'établissement de conditions sanitaires optimales. »

Même prix qu'au Québec

Surprise : la volaille ne coûte pas plus cher en Suède que chez nous. Dans un supermarché de Stockholm, le poulet frais entier est vendu 39,95 couronnes suédoises le kilo, soit l'équivalent de 6,41 $/kg. La légère hausse des coûts de production qui a suivi l'arrêt d'ajout d'antibiotiques à la moulée « a été effacée en économisant sur les médicaments », souligne M. Wierup.

La compétition est toutefois vive : le poulet importé de pays aux exigences d'élevage moindres est « notre plus gros problème aujourd'hui », dit Maria Donis, directrice de l'Association des éleveurs de volaille de Suède. La moitié du poulet surgelé consommé en Suède est importée, comme 70 % du poulet servi dans les cafétérias d'écoles et d'hôpitaux, « tenus de s'approvisionner à plus bas prix possible », regrette Mme Donis.

Solution : convaincre les autres pays de bannir aussi les antibiotiques comme additifs alimentaires, selon M. Wierup. « Si rien n'est fait, une crise surgira, prédit-il. Dans l'urgence, les politiciens interdiront tout usage d'antibiotiques dans l'élevage. Ce ne sera pas une bonne nouvelle, puisqu'il faut pouvoir soigner les animaux malades. »

Oeufs et poulet sans salmonelle

« En Suède, personne ne te dit de ne pas lécher la cuillère quand tu prépares un gâteau », indique Helena Gautier, Suédoise mariée à un Québécois. Incroyable, mais vrai : les oeufs et le poulet suédois sont exempts de salmonelle, une bactérie courante au Canada. Tout lot de poulet trouvé porteur de salmonelles en Suède est exterminé. Son propriétaire est dédommagé par une assurance prévue à cet effet.

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Comment les bactéries résistantes se transmettent-elles ?

1. Entre humains, à l'hôpital

Des bactéries typiquement hospitalières, comme Pseudomonas aeruginosa, sont résistantes à divers antibiotiques. Elles se transmettent d'un humain à l'autre, en raison de mesures d'hygiène inadéquates. « Si ces bactéries sont résistantes ou multirésistantes, c'est à cause de ce qui est fait dans les hôpitaux, dit Dominique Monnet, du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), rencontré à Stockholm. Ce n'est pas lié à l'usage chez les animaux ou en ville. »

2. De la ferme aux humains

C'est l'usage d'antibiotiques chez les animaux durant l'élevage qui induit la résistance dans des souches de bactéries Salmonella et Campylobacter, responsables d'infections digestives. Elles sont transmises aux humains quand ils mangent des aliments contaminés. La transmission interhumaine de ces bactéries est rare.

3. De la ferme aux humains et entre humains

L'acquisition d'E. coli se fait à partir d'aliments contaminés que l'on mange. Certains types d'E. coli pathogènes sont responsables de maladies digestives (nausée, diarrhée, crampes d'estomac, etc.) . « Dans la très grande majorité des cas, les E. coli que nous ingérons avec les aliments ne sont toutefois pas pathogènes, précise M. Monnet. Nous sommes tous colonisés, mais pas infectés, par des E. coli provenant de l'alimentation, et parfois multirésistants aux antibiotiques. » Ces E. coli non pathogènes peuvent causer des infections lorsqu'ils se trouvent là où leur présence n'est pas normale, par exemple dans les voies urinaires ou le sang. E. coli peut se transmettre d'un humain à l'autre.

4. Entre humains, en communauté

Les bactéries résistantes comme Streptococcus pneumoniae se transmettent d'un humain à l'autre, généralement hors des hôpitaux. Elles n'ont rien à voir avec les animaux. Exemple classique : un enfant est infecté par une bactérie résistante à la garderie, puis la transmet à sa famille. « Quand ce n'est pas nécessaire, l'usage d'antibiotiques chez ces enfants promeut cette résistance », indique M. Monnet.

5. Entre humains en communauté, à l'hôpital et de la ferme aux humains

On compte trois types de Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline (SARM) :

- Les SARM hospitaliers « représentent la plus grande partie des souches et des infections », dit M. Monnet. Ces souches sont souvent multirésistantes. Elles se propagent d'un patient à l'autre, par manque d'hygiène. Elles peuvent être transmises dans la communauté par des patients rentrant de l'hôpital.

- Souches très différentes, les SARM communautaires sont « beaucoup plus virulents que les SARM hospitaliers », souligne l'expert. Ces SARM se transmettent d'une personne à l'autre, par exemple dans les équipes sportives ou les prisons, toujours par manque d'hygiène. Ils peuvent être introduits à l'hôpital par un patient porteur.

- Les SARM des animaux d'élevage sont également résistants aux antibiotiques utilisés à la ferme, comme la tétracycline. Trouvés en particulier dans des élevages de porcs, ces SARM peuvent se transmettre aux humains en contact avec les animaux (vétérinaires, éleveurs et leur famille) . « Ces souches peuvent être introduites en milieu hospitalier par l'intermédiaire d'un porteur », précise M. Monnet. Ça s'est produit aux Pays-Bas.