Droits de l’homme

Publié le 25 janvier
Damien STROKA Agence France-Presse

Une « ingérence » dans la liberté d’expression : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné mardi la Turquie pour avoir détenu pendant un an le journaliste germano-turc Deniz Yücel, une affaire qui avait envenimé les relations entre Berlin et Ankara.

Cette décision « renforce la protection des journalistes », a salué la déléguée pour la culture et les médias du gouvernement allemand, Claudia Roth. « Aujourd’hui est un jour important pour la liberté de la presse en Europe », a-t-elle réagi dans un communiqué.

M. Yücel, 48 ans, « a été mis et maintenu en détention provisoire en l’absence de raisons plausibles de le soupçonner d’avoir commis une infraction pénale », a pointé la Cour.

Le journaliste avait couvert pour le quotidien conservateur allemand Die Welt la répression généralisée après le coup d’État raté en Turquie en juillet 2016 contre le président turc Recep Tayyip Erdogan. Il avait été arrêté en février 2017.

Soupçonné de « propagande en faveur d’une organisation terroriste et d’incitation à la haine et à l’hostilité », il avait été placé en détention provisoire de février 2017 à février 2018.

Son arrestation avait soulevé une vague d’indignation et de mobilisation en Allemagne, contribuant largement à tendre les relations entre Berlin et Ankara, très étroitement liés notamment par la présence de trois millions de Turcs en Allemagne.

« Combat judiciaire »

Sa remise en liberté et son retour en Allemagne avaient toutefois participé au dégel des relations entre les deux pays.

Sollicité par l’AFP, Deniz Yücel, a jugé « réjouissante » la condamnation d’Ankara, mais a regretté que la juridiction « n’ait pas jugé que la procédure (contre lui) était politiquement motivée ».

Un point également soulevé par l’un de ses avocats, Veysel Ok, qui a indiqué sur Twitter son intention de saisir la Grande Chambre, l’instance d’appel de la CEDH : « Notre combat judiciaire n’est pas encore fini ».

Dans son arrêt, la Cour basée à Strasbourg a estimé que « la privation de liberté » infligée à M. Yücel « s’analyse en une “ingérence” dans l’exercice […] de son droit à la liberté d’expression ».

« La mise en détention provisoire des voix critiques crée des effets négatifs multiples, aussi bien pour la personne mise en détention que pour la société tout entière », a encore tancé la Cour.

« Infliger […] une privation de liberté […] produit immanquablement un effet dissuasif sur la liberté d’expression en intimidant la société civile et en réduisant les voix divergentes au silence » a encore pointé le bras judiciaire du Conseil de l’Europe, qui a alloué 13 300 euros de dédommagements à M. Yücel.

Elle a conclu que les droits « à la liberté et à la sûreté », à « une réparation en cas de détention illégale » et à la « liberté d’expression », garantis par la Convention européenne des droits de l’homme, avaient été violés par Ankara.

Elle a en revanche estimé que les autorités turques n’avaient pas violé son droit d’accéder au dossier d’enquête.

En mai 2019, la Cour constitutionnelle turque avait jugé que Deniz Yücel avait déjà subi une violation de son droit à la liberté et à la sûreté ainsi que de son droit à la liberté d’expression et de la presse.

« Propagande »

Mais en juillet 2020, un tribunal d’Istanbul l’avait condamné par contumace à deux ans, neuf mois et 22 jours de prison pour « propagande terroriste » pour le compte du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qualifié de groupe « terroriste » par Ankara et ses alliés occidentaux.

L’érosion de la liberté de la presse en Turquie, en particulier depuis le putsch manqué, suivi d’une répression tous azimuts, inquiète les organisations de défense des droits humains.

De nombreux journalistes de la presse locale et internationale ont été interpellés et condamnés à des peines de prison en Turquie, pays qui figure à la 153e place au classement mondial de la liberté de la presse de l’ONG Reporters sans frontières.

Parmi eux, la journaliste et traductrice allemande Mesale Tolu avait passé en 2017 plusieurs mois en détention en Turquie, avant de pouvoir regagner elle aussi l’Allemagne en 2018. Accusée d’activités « terroristes », elle a été acquittée en janvier par un tribunal turc.