(Vienne) Comment sauver l’accord international sur le nucléaire iranien, devenu moribond après le retrait des États-Unis en 2018 ? C’est tout l’enjeu des difficiles discussions qui se tiennent en ce moment à Vienne, dans le huis clos d’un grand hôtel.

Publié le 14 déc. 2021
Anne BEADE Agence France-Presse

Un premier cycle de sessions s’est tenu d’avril à juin entre les différents États encore parties au « plan d’action global commun », connu sous son acronyme anglais JCPoA : Allemagne, France, Royaume-Uni (E3), Chine, Russie et Iran.

Comment se déroulent les négociations ?

Levée des sanctions américaines et retour de l’Iran à ses engagements nucléaires : sur ces deux points, les premiers pourparlers avaient permis d’accomplir « 70 à 80 % du travail », selon un diplomate européen.

Mais l’élection en juin du président iranien ultraconservateur Ebrahim Raïssi a suspendu le processus.

Les réunions ont repris le 29 novembre avec « un sentiment d’urgence plus aigu que d’habitude », selon le coordinateur de l’Union européenne (UE), Enrique Mora.

Les délégations ont été étoffées — 40 membres rien que pour l’Iran — et le lieu a changé : les négociations se déroulent au majestueux palais Cobourg, là même où avait été conclu l’accord historique de 2015.

Les réunions de multiples formats — bilatérales, trilatérales, entre experts…— s’enchaînent jusque tard le soir, dans une ambiance studieuse et un décor d’apparat, selon des photos diffusées sur l’internet par les protagonistes.

Les Américains et Iraniens ne sont jamais autour de la table en même temps, ce qui ralentit considérablement la tâche, déplorent les diplomates européens, qui font la navette entre les deux camps. La délégation américaine loge dans un établissement distinct, situé à proximité.   

Progrès ou impasse ?

Dès la reprise, Washington a mis en garde Téhéran contre des discussions qui traîneraient en longueur, sans pour autant fixer d’ultimatum pour l’instant.

Même tonalité du côté de l’E3. « Le temps est compté. À défaut de progrès rapides, au vu de l’avance rapide du programme nucléaire iranien, le JCPoA deviendra très prochainement une coquille vide » ont averti lundi soir d’une seule voix des hauts responsables sur fond de frustration.  

Depuis le début de l’année, l’Iran a franchi plusieurs étapes, portant le taux d’enrichissement d’uranium à des niveaux inédits, proches des 90 % nécessaires à la confection d’une bombe.

Principal problème pointé par les Occidentaux, les exigences « radicales » et les « positions incompatibles » de Téhéran.

« Il sera bientôt trop tard, l’Iran n’est toujours pas engagé dans de vraies négociations », a affirmé mardi le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken.

Un diplomate interrogé par l’AFP déplore de « longues palabres ».

« On navigue à vue. C’est comme une danse : un pas en arrière, un pas en avant, ça dépend des jours », souffle un autre, tout en ajoutant : « Les discussions sont difficiles, mais ont le mérite d’exister ».  

L’Iran insiste pour inscrire en bonne place « la levée complète des sanctions injustes et inhumaines » rétablies par l’ancien président américain Donald Trump (2017-2021). Et les négociations butent justement sur les mesures que Washington est prêt à lever et les garanties que réclame l’Iran.

Le négociateur en chef iranien Ali Bagheri a toutefois fait état de progrès et d’un travail « constructif ». Lui-même opposé à l’accord de 2015, ce vice-ministre des Affaires Etrangères appartient au camp des ultraconservateurs traditionnellement hostiles à tout dialogue avec les États-Unis.

« Si la partie occidentale est sérieuse » sur le volet des sanctions, « un accord pourra être obtenu rapidement », assurait mardi un porte-parole du gouvernement iranien, alors que Téhéran fustige l’absence de solution proposée par l’autre partie et les menaces continuelles.

La Russie et la Chine, soucieuses de ménager Téhéran, restent sur la réserve. L’ambassadeur russe Mikhaïl Oulianov, cité par l’agence russe Tass, évoque des avancées, mais aussi de nombreuses questions en suspens, comme le sort des centrifugeuses utilisées pour enrichir l’uranium.  

Quels scénarios ?

« Il suffit d’une décision politique » du guide suprême Ali Khamenei pour débloquer les discussions, répond un des diplomates à ceux qui doutent qu’un accord soit encore possible.  

Outre l’aspect économique des sanctions, qui étouffent l’économie iranienne, Téhéran sait « qu’une crise de prolifération dans cette région peut avoir des conséquences en cascade ».

De leur côté, les États-Unis préparent « activement » des « alternatives », assure M. Blinken.  

Washington pourrait demander la convocation d’ici fin décembre d’une réunion extraordinaire du Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour condamner le manque de coopération de l’Iran, relève Ali Vaez, le spécialiste du dossier à l’organisation de prévention des conflits International Crisis Group.

L’instance onusienne, chargée de contrôler le caractère pacifique du programme nucléaire iranien, ne cesse de dénoncer les entraves aux inspections de la République islamique.

De leur côté, les faucons opposés à l’accord de 2015 plaident pour que Washington redouble de pressions économiques et diplomatiques, avant une éventuelle option militaire.