(Kaboul) Peu de pays ont connu une année 2021 aussi tumultueuse que l’Afghanistan, désormais aux mains des talibans et dans une situation humanitaire dramatique à l’approche de l’hiver.

Publié le 30 nov. 2021
David FOX Agence France-Presse

Les rebelles ont repris le pays à la mi-août avec une rapidité stupéfiante qui a surpris tout le monde, jusqu’à eux-mêmes, au point que nombre d’Afghans se demandent encore ce qu’il s’est exactement passé et de quoi l’avenir sera fait.

Le monde restera marqué pour longtemps par ces images d’Afghans tombant du ciel de Kaboul, après avoir en vain tenté de s’aggriper aux derniers avions d’évacuation vers l’étranger pour fuir le nouveau régime ou la misère.

Pour les talibans, le principal défi reste de transformer une rébellion de combattants souvent peu éduqués en une administration capable de gérer un pays complexe et divers.

Pour les Occidentaux, menés par les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN, la crainte est double : voir le pays glisser encore plus dans la misère, provoquant un nouvel exil de dizaines de milliers d’Afghans, et que des groupes terroristes comme Al-Qaïda, longtemps allié des talibans, s’en servent de refuge comme avant les attentats du 11 septembre 2001.

L’Afghan de la rue, lui, cherchera avant tout à garder ou trouver de quoi manger, un toit pour dormir et un emploi, avec le risque pour les femmes d’être exclues de l’espace public, comme sous les talibans des années 1990.

« Les conséquences du changement de régime ont été immédiates et calamiteuses », estime l’analyste Kate Clark dans un rapport publié pour l’Afghanistan Analysts Network (AAN).

Selon elle, les talibans ont précipité leur victoire militaire et n’avaient du coup « aucun plan pour gérer l’État afghan sans aide extérieure ».

« Lorsqu’ils étaient dans la rébellion, ils taxaient les populations des régions qu’ils contrôlaient, mais pouvaient laisser les services publics aux mains du gouvernement et des ONG », largement financés par l’aide internationale, ajoute-t-elle.

« Maintenant, ils sont au pouvoir… à la tête d’un État aux revenus largement diminués, alors qu’ils doivent s’occuper d’une population entière » de quelque 40 millions d’habitants.

Femmes sur le fil

L’un des problèmes majeurs des talibans reste l’effondrement de l’administration.

Plus de 120 000 Afghans ont été évacués par avions depuis l’aéroport de Kaboul dans les chaotiques dernières semaines de l’occupation américaine fin août. Une population souvent qualifiée qui avait travaillé avec des pays ou entreprises étrangères pour gérer depuis 20 ans les milliards de dollars d’aide qui portaient à bout de bras le budget de l’État.

Désormais privé de cette aide, le gouvernement taliban ne peut compter que sur ses propres ressources, taxes et douanes notamment.

Il n’a annoncé que fin novembre qu’il allait reverser des salaires aux fonctionnaires, qui ne reçoivent plus rien depuis plusieurs mois, démotivant nombre d’entre eux.

« Je vais au bureau chaque matin, mais il n’y a rien à faire », souligne Hazrullah, cadre au ministère des Affaires étrangères, qui préfère taire son nom de famille. « Avant, je négociais des accords commerciaux avec nos voisins. Mais désormais nous n’avons plus aucune instruction, personne ne sait rien ».

Dans nombre de ministères, rares sont les responsables talibans qui semblent savoir se servir d’un ordinateur.  

Les talibans ont du mal à convaincre qu’ils seront plus ouverts que sous leur régime de fer entre 1996 et 2001, lorsqu’ils oppressaient les femmes et châtiaient durement les opposants.

Dans les villes au moins, ils donnent plus de liberté : les femmes, par exemple, ne sont plus obligées de porter la burqa ou d’avoir un chaperon mâle avec elles pour sortir.

Mais ils donnent d’autres signaux plus inquiétants : hormis dans les services de santé, les femmes fonctionnaires ne sont pas retournées au bureau. Ils ont aussi annoncé la réouverture des collèges et lycées pour les garçons, mais pas pour les filles.

« C’est pour leur sécurité », assurent les talibans, alors que le principal risque pour les écoles ces dernières années, les attaques des talibans, ont disparu avec leur prise du pouvoir.

S’il a effrayé les Afghans éduqués des villes, le changement de régime a apporté à de nombreuses campagnes, plus conservatrices et favorables aux anciens insurgés, ce qu’elles attendaient depuis 20 ans : la fin des bombardements occidentaux et la paix.

Contre la montre

Le répit a été de courte durée, car les talibans se sont vite retrouvés à leur tour confrontés à une rébellion sanglante, celle de leurs rivaux djihadistes du groupe État islamique (EI-K), qui vise notamment la minorité chiite.

Mais c’est surtout l’état de l’économie du pays, déjà l’un des plus pauvres du monde et qui sombre avec la fin de l’aide internationale, qui dictera son avenir et celui des Afghans, désormais menacés par une crise humanitaire majeure.

Les organisations humanitaires tirent la sonnette d’alarme. L’ONU évoque une course contre la montre : à l’abord du rude hiver, près de 23 millions d’Afghans, soit 55 % de la population, sont menacés par la famine.

En prenant le pouvoir, les talibans « ont tué la poule aux œufs d’or », estime Kate Clark à propos de l’économie afghane. Car aujourd’hui, « ils ont bien moins de revenus » que le gouvernement précédent.

Les négociations entre talibans et pays étrangers pour faire revenir une partie de l’aide s’annoncent délicates.

Les donateurs veulent éviter de traiter avec un régime paria au niveau international et qu’aucun pays n’a reconnu jusqu’ici. Et les talibans estiment leur victoire assez claire pour ne pas avoir à faire de compromis en échange, sur les droits des femmes notamment.

Au niveau local, certaines ONG parviennent à contourner les autorités talibanes pour distribuer un peu d’aide aux plus nécessiteux.

Mais au niveau national, les talibans ne peuvent donner l’image d’un pouvoir soumis à l’étranger, et insistent pour avoir le contrôle de toute l’aide, ce qui incommode nombre de donateurs.

Le tout n’incite pas à l’optimisme pour l’avenir de ce pays ravagé par plus de 40 ans de guerre.

Pour Kate Clark, « les bénéfices économiques de la paix resteront marginaux par rapport aux dégâts causés par la perte de l’aide étrangère et l’isolement auquel l’Afghanistan doit maintenant faire face ».