Un ex-haut responsable des services de renseignement saoudiens qui s’est réfugié au Canada pour échapper aux foudres du prince héritier Mohammed ben Salmane l’accuse d’être un dangereux « psychopathe » ayant déjà projeté d’empoisonner son propre roi pour assouvir sa soif de pouvoir.

Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Saad al-Jabri, qui n’avait jamais pris la parole dans les médias, a indiqué dimanche à la chaîne CBS que le controversé leader saoudien avait affirmé en 2014 lors d’un entretien avec le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohammed ben Nayef, qu’il souhaitait éliminer Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud et disposait d’une « bague empoisonnée » fournie par la Russie pour le faire.

M. al-Jabri a précisé qu’il n’était pas clair si Mohammed ben Salmane, qui s’est subséquemment imposé comme prince héritier en 2017 à la faveur d’un putsch, entendait vraiment passer à l’acte contre le roi Abdallah, mort en 2015, ou « pérorait » pour se faire valoir.

PHOTO FOURNIE PAR CBS NEWS, ASSOCIATED PRESS

Saad al-Jabri, ex-haut responsable des services de renseignement saoudiens

« C’est ce qu’il a dit et nous avons pris ça au sérieux », a relevé l’exilé saoudien en assurant qu’il existe deux copies connues d’un enregistrement vidéo de l’échange en question.

Saad al-Jabri, qui a fui l’Arabie saoudite après le coup de force du prince héritier, a déclaré qu’il détenait d’autres informations à son sujet et avait enregistré un témoignage compromettant devant être diffusé si jamais il est assassiné à l’étranger.

Je m’attends à être tué parce que ce gars ne se reposera pas tant qu’il ne m’aura pas vu mort.

Saad al-Jabri, ex-haut responsable des services de renseignement saoudiens

Riyad, dans un communiqué relayé par CBS, a écarté ses déclarations en les présentant comme les élucubrations fantaisistes d’un ancien fonctionnaire saoudien qui tente de créer des « distractions » pour détourner l’attention des « crimes financiers » dont il est responsable.

Ces tirs croisés marquent un nouveau rebondissement dans la saga opposant Mohammed ben Salmane à Saad al-Jabri, qui a déposé l’année dernière aux États-Unis une poursuite dans laquelle il accuse le prince héritier d’avoir envoyé un commando en octobre 2018 au Canada pour le tuer. L’opération, dit-il, est survenue peu de temps après l’assassinat sordide du journaliste et dissident saoudien Jamal Khashoggi en Turquie.

En entrevue à CBS, il a précisé qu’une source au sein d’un service de renseignement moyen-oriental l’avait prévenu de se tenir loin des bâtiments diplomatiques saoudiens sur le sol canadien. Les membres du commando ont finalement été interceptés, selon lui, à leur arrivée à Ottawa et renvoyés du pays.

Accusé de malversations financières

Les autorités saoudiennes, qui rejettent ces allégations, ont déposé l’année dernière une poursuite contre Saad al-Jabri dans laquelle elles l’accusent d’avoir détourné des centaines de millions de dollars devant normalement servir à la lutte contre le terrorisme.

Une juge ontarienne a ordonné en janvier le gel des actifs de l’ex-haut responsable, qui dispose d’une fortune considérable, parce que des « preuves déterminantes de fraude » avaient été portées à son attention.

M. al-Jabri affirme que la poursuite représente une nouvelle tentative d’intimidation à son encontre qui fait suite notamment à la détention de deux de ses enfants, restés en Arabie saoudite après son départ en 2017.

Selon l’agence Reuters, les enfants en question, Sarah et Omar, ont été condamnés l’automne dernier à de lourdes peines d’emprisonnement sous des accusations de malversations financières qui sont, au dire de la famille, entièrement fabriquées.

« Je demande au peuple américain et à l’administration américaine de m’aider à les faire libérer et leur rendre une vie normale », a plaidé Saad al-Jabri sur CBS.

Pas de mesures contre le prince

Democracy for the Arab World Now (DAWN), organisation fondée par Jamal Khashoggi avant sa mort, a indiqué lundi que les révélations contenues dans l’entrevue témoignaient de la « violence » et des « actions illégales » de Mohammed ben Salmane et venaient souligner la nécessité de sanctions sévères à son égard.

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Scène du documentaire Le dissident, paru en 2020, où l’on voit le prince héritier Mohammed ben Salmane en discussion avec le journaliste Jamal Khashoggi.

L’administration du président américain Joe Biden a déjà ciblé plusieurs membres de l’entourage du prince héritier en réponse à l’assassinat de M. Khashoggi, mais n’a pas visé Mohammed ben Salmane même si les services de renseignement le jugent responsable de l’opération. Le Canada n’a pas non plus annoncé de mesures à son encontre.

Sarah Leah Whitson, qui dirige DAWN, a indiqué que les deux pays faisaient fausse route en omettant de le punir pour ses actions extraterritoriales agressives puisqu’ils alimentent, du même coup, son sentiment d’impunité.

« Nos dirigeants politiques ont renoncé à une responsabilité fondamentale de tout gouvernement – protéger ses résidants et la souveraineté nationale contre toute attaque étrangère », a-t-elle relevé.