Pour éviter de voir des enfants afghans qui meurent de faim aux bulletins de nouvelles et à la une des journaux, la communauté internationale n’a pas le choix : elle doit parler avec les talibans.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Pour François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et sur l’action humanitaire de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), c’est une évidence. « Les talibans sont au pouvoir, ils contrôlent les aéroports, les frontières ; si on veut générer de l’aide humanitaire, on n’aura pas le choix de composer avec eux. »

L’autre possibilité, souligne François Audet, c’est de voir le pays sombrer dans une grave crise humanitaire. « Le dialogue avec le régime taliban est inévitable et il est préférable à l’isolement », renchérit Vanda Felbab-Brown, chercheuse à l’institut Brookings, à Washington.

Deux mois après l’arrivée au pouvoir des talibans, les Afghans sont à bout de souffle. Washington a gelé les réserves monétaires de la Banque centrale afghane, déposées en grande partie aux États-Unis. Ce qui a forcé les banques afghanes à fermer leurs portes.

Conséquence : les Afghans n’ont plus accès à leurs économies tandis que les employés de la fonction publique sont privés de salaire.

L’aide humanitaire, qui finançait 75 % des dépenses publiques en Afghanistan, a cessé d’affluer. La Banque mondiale a gelé son soutien, équivalant à 750 millions par an, au système de santé afghan.

Les virements privés depuis l’étranger, qui représentent près de 1 milliard de dollars canadiens par an, ont été eux aussi mis sur pause. Pendant que l’argent se fait rare, les prix explosent. Et les signaux d’alarme se multiplient.

Au bord de l’effondrement

Selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, l’économie afghane est sur le point de s’effondrer. Déjà, un Afghan sur trois ne sait plus ce qu’il va manger pour son prochain repas. La famine guette 1 million d’enfants qui, à défaut d’une aide alimentaire massive, risquent d’en mourir, a averti Henrietta Fore, PDG de l’UNICEF.

C’est dans ce contexte d’extrême urgence que l’Union européenne a débloqué, mardi, 1,4 milliard pour l’Afghanistan, tandis que les pays du G20, réunis dans une conférence virtuelle, ont accepté de discuter avec les talibans pour assurer la distribution de cette aide – sans pour autant reconnaître leur gouvernement.

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Mario Draghi, premier ministre de l’Italie, à la suite d’une conférence virtuelle du G20, mardi

« C’est très difficile d’imaginer comment aider le peuple afghan sans inclure les talibans, mais cela ne veut pas dire de les reconnaître », a dit le premier ministre italien Mario Draghi, qui assume la présidence tournante du G20, cité par plusieurs médias internationaux.

Dilemme

Inclure sans reconnaître : les États occidentaux marchent sur un mince fil. La position est délicate, car cela implique « que leurs ennemis d’hier deviennent leurs interlocuteurs directs », souligne François Audet.

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François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et sur l’action humanitaire de l’UQAM

En revanche, les organisations humanitaires sont déjà habituées à négocier avec des groupes armés, peu importe l’idéologie qu’ils défendent. Y compris en Afghanistan.

Avant de prendre le contrôle de la capitale, les talibans contrôlaient déjà la moitié du territoire de l’Afghanistan, rappelle le chercheur. « Les organisations de l’ONU telles que le Programme alimentaire mondial, la Croix-Rouge ou encore Médecins sans frontières ont toujours eu des contacts avec la hiérarchie des groupes armés », note François Audet. Mais les talibans ne risquent-ils pas de détourner une partie de l’aide humanitaire ?

La position du G20 est ferme : toute l’aide humanitaire sera canalisée par les organisations internationales. Mais ce principe risque de se heurter à la réalité, croit Vanda Felbab-Brown.

Soumis aux sanctions internationales qui bloquent les avoirs de l’État afghan, les talibans pourraient être tentés de prélever une taxe sur l’aide humanitaire, et ainsi s’assurer des revenus.

Actuellement, leurs activités commerciales en partie criminelles leur permettent de générer, au mieux, 2 milliards de dollars par an, précise Vanda Felbab-Brown. « C’est assez pour permettre aux talibans de survivre, mais insuffisant pour administrer le pays. »

La communauté internationale est un peu piégée. En imposant des sanctions aux talibans, elle bloque une éventuelle reprise économique et crée une situation où le besoin d’aide humanitaire ne pourra que se perpétuer. Mais si les sanctions sont levées, ce sera le début de la reconnaissance des talibans – et aucun pays n’a jusqu’à maintenant montré son intérêt à aller dans cette direction.

L’aide humanitaire débloquée mardi permettra de payer « le beurre d’arachide et la pénicilline », mais pas de faire rouler l’économie et de payer les employés de l’État, dit Vanda Felbab-Brown. « C’est un diachylon posé sur de nombreuses plaies qui saignent. »

Alors que l’aide humanitaire n’est pas associée à des exigences précises à l’égard du régime des talibans, la communauté internationale pourrait faire d’une pierre deux coups et négocier à la pièce la levée des sanctions en les associant à des demandes très précises en matière de droits de la personne, croit Vanda Felbab-Brown.

Ce serait en tout cas une manière de tenter de résoudre le dilemme afghan – aucun État ne semble souhaiter pour l’instant aller dans cette direction.

Virage

Avec le retrait de pays occidentaux d’autres zones de conflit, notamment dans les pays du Sahel, où les États ont perdu le contrôle de larges pans de territoires, la question des négociations avec des groupes armés se pose aussi à l’extérieur de l’Afghanistan. Au Mali, par exemple, et même en République démocratique du Congo, note François Audet.

C’est un virage majeur dans le domaine de l’aide internationale. « Des agents humanitaires qui avaient l’habitude de négocier avec des élus municipaux, de hauts fonctionnaires ou des anciens dans les villages se retrouvent face à des gars avec des kalachnikovs. » Ils n’ont pas vraiment le choix de négocier avec eux.