Un pardon accordé aux ennemis, une ouverture au travail des femmes, la fin de la guerre et le retour de la sécurité : les talibans ont tenté de se faire rassurants, mardi, lors de leur première conférence de presse depuis leur prise du pouvoir en Afghanistan, dimanche. Les promesses laissent présager un assouplissement du groupe, reconnu pour son application ultra-rigoriste de l’islam. Mais ces paroles ont été accueillies avec beaucoup de scepticisme.

Janie Gosselin
Janie Gosselin La Presse

« Tous ceux qui sont dans le camp opposé sont pardonnés de A à Z, a affirmé le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, dans une conférence retransmise par la BBC. Nous ne chercherons pas à nous venger. »

L’homme a pris la parole devant un groupe de journalistes, à Kaboul. Derrière lui, un immense drapeau blanc arborant la profession de foi musulmane, étendard de l’Émirat islamique d’Afghanistan – le nom donné au pays par le groupe islamiste avant l’opération militaire menée par les États-Unis en 2001, terminée cette année.

PHOTO RAHMAT GUL, ASSOCIATED PRESS

Le drapeau des talibans arborant la profession de foi musulmane, étendard de l’Émirat islamique d’Afghanistan, en train d’être mis en place avant la conférence de presse.

Un membre de la commission culturelle des talibans, Enamullah Samangani, avait assuré plus tôt dans la journée que « l’Émirat islamique d’Afghanistan est prêt à fournir aux femmes un environnement de travail et d’études, et la présence de femmes dans différentes structures [gouvernementales], en respect de la loi islamique et de [ses] valeurs culturelles ».

Appréhension

Les messages adressés aux médias par les talibans ne convainquent cependant pas Fereshta Abbasi, avocate afghane spécialisée en droits de la personne, qui vit au Royaume-Uni depuis l’an dernier. Elle suit avec appréhension les nouvelles de son pays.

« Je ne crois pas qu’ils ont changé, a dit la jeune femme, jointe par La Presse au téléphone. Parce que, avant qu’ils ne prennent le contrôle des grandes villes et de Kaboul, ils avaient quand même un certain contrôle de districts dans le Sud. »

On sait que dans les 15 ou 20 dernières années, ils ne laissaient pas les femmes aller à l’école dans les régions qu’ils contrôlaient et ils ne laissaient pas les femmes travailler.

Fereshta Abbasi, avocate afghane spécialisée en droits de la personne

Les talibans ont bâti leur réputation sur leur capacité à imposer l’ordre – avec une grande violence et au prix des libertés individuelles. Lorsqu’ils ont pris le pouvoir en 1996, ils ont interdit l’école aux filles, forcé les femmes à se couvrir d’une burqa et banni télévision et musique. Aucune opposition n’était tolérée.

Ils n’ont jamais complètement disparu de la scène afghane.

En novembre 2019, Vanda Felbab-Brown se trouvait en Afghanistan, pays où elle s’est rendue à maintes reprises au fil des ans. Déjà, les talibans avaient pris du galon, avait-elle constaté.

« Il était beaucoup plus difficile de voyager à travers le pays », en raison de mesures mises en place par les talibans, qui exigeaient des taxes sur certaines routes, raconte la chercheuse séniore de la Brookings Institution, à Washington, spécialisée dans la région. « Les gens dans les villages avaient peur des talibans, les femmes étaient toutes couvertes d’une burqa », a-t-elle précisé.

Pas de rupture apparente

S’ils se sont présentés mardi comme un mouvement plus tolérant, les talibans n’ont pas caché avoir conservé leur vision de l’islam.

Si la question est basée sur l’idéologie et les croyances, il n’y a pas de différence… mais si c’est en fonction de l’expérience, de la maturité et de la perspicacité, sans aucun doute, il y a de nombreuses différences.

Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans

Les talibans de 2021 n’ont pas rompu non plus avec leurs prédécesseurs ; le mollah Adbul Ghani Baradar, cofondateur et numéro deux du groupe, est rentré mardi en Afghanistan. Il dirigeait jusqu’alors le bureau politique du mouvement depuis le Qatar. C’est lui qui a mené les négociations avec les Américains pour le retrait des forces étrangères.

Les tactiques, par contre, ont peut-être bel et bien évolué, avance Jennifer Brick Murtazashvili, professeure agrégée à l’Université de Pittsburgh, qui s’est rendue plusieurs fois en Afghanistan depuis 2005. « La dernière fois, [ils avaient pris le pouvoir] avec une grande force, a-t-elle dit. On a vu des femmes se faire fouetter, ils ne pouvaient pas prendre le pouvoir de façon légitime. »

Leur arrivée à Kaboul s’est faite cette fois sans effusion de sang. Par contre, des organismes ont dénoncé des assassinats ciblés au cours des semaines précédentes. L’envoyé spécial de l’ONU pour l’Afghanistan estimait le 6 août à plus de 1000 civils le nombre de personnes tuées au cours du dernier mois dans l’offensive.

Le procureur de la Cour pénale internationale s’est aussi prononcé mardi, se disant particulièrement préoccupé par la situation en Afghanistan, évoquant des crimes et des exécutions en guise de représailles pouvant relever de violations du droit international humanitaire.

Test

Les violences dénoncées surviennent dans un contexte de guerre, « mais on ne sait pas encore quelle sera leur stratégie pour gouverner », précise Mme Brick Murtazashvili. « Je pense qu’au cours des quatre dernières années, alors qu’ils étaient engagés dans de la diplomatie, ils ont appris et compris ce qui était attendu d’eux », ajoute-t-elle.

Le véritable test se produira dans quelques semaines ou dans quelques mois, estime Aurel Braun, professeur de relations internationales et de science politique à l’Université de Toronto. « Quand on verra comment ils traitent les femmes, les filles, les minorités », dit-il.

En attendant, il reste dubitatif sur une transformation des talibans, malgré leurs propos rassurants. « Pas parce que nous, dans l’Ouest, nous ne les croyons pas. Mais parce que, clairement, les Afghans ne les croient pas », précise-t-il.

Avec l’Agence France-Presse, l’Associated Press et la BBC