(Jérusalem) Au cœur du pouvoir israélien pendant des années grâce à leur soutien à l’ex-premier ministre Benyamin Nétanyahou, les ultra-orthodoxes se retrouvent soudainement sur les bancs de l’opposition, inquiets face à un gouvernement du « changement » faisant une bonne place aux laïcs.

Michael BLUM Agence France-Presse

En Israël, seul État majoritairement juif au monde, la place de la religion dans la politique et plus largement dans la sphère publique est une ligne de fracture profonde entre laïcs, orthodoxes et ultra-orthodoxes.

Après les législatives de mars, lors desquelles ils ont remporté 16 sièges sur les 120 du Parlement, les deux partis ultra-orthodoxes pensaient être reconduits au pouvoir au sein d’un gouvernement Nétanyahou, comme quasiment sans interruption ces 12 dernières années.

Mais cette fois, le soutien de Shass (séfarade) et de Judaïsme unifié de la Torah (ashkénaze) n’a pas suffi à l’ex-premier ministre pour rassembler l’appui de 61 députés, seuil requis pour former un gouvernement.

Résultat : le mandat est passé aux mains du centriste Yaïr Lapid, qui a mis sur pied un gouvernement allant de la gauche à la droite. Son allié, le héraut de la droite radicale Naftali Bennett, a pris dimanche les rênes d’une coalition hétéroclite.

Ne voulant pas faire partie de cette équipe liguée par sa seule volonté d’écarter M. Nétanyahou du pouvoir, les ultra-orthodoxes se retrouvent hors-jeu et fustigent une équipe ministérielle contraire à leurs « valeurs juives ».

« Le gouvernement de Bennett jette à la poubelle tout ce qui est important pour le peuple juif », a affirmé Arié Dery, dirigeant de Shass et jusqu’ici ministre de l’Intérieur.

« Les députés ultra-orthodoxes ne vont pas nous apprendre ce qu’est le judaïsme », a aussitôt rétorqué Naftali Bennett, lui-même juif orthodoxe, mais pas haredi (« craignant Dieu » en hébreu, ultra-orthodoxe).

« Guerre parlementaire »

Dans les faits, les partis ultra-orthodoxes vont perdre de l’influence sur l’attribution d’aides publiques, alors que leurs institutions « ne subsistent que grâce à ces subventions », analyse Ilan Greilsammer, professeur de sciences politiques à l’Université Bar Ilan, près de Tel Aviv.

Les haredim (12 % de la population israélienne), dont beaucoup ne travaillent pas, mais étudient dans des yeshivot (écoles talmudiques), sont très dépendants des subventions publiques.

Or ils vont perdre un poste clé, celui de la commission parlementaire des Finances, dirigée depuis des années par Judaïsme unifié de la Torah, explique à l’AFP M. Greilsammer, spécialiste du monde ultra-orthodoxe.

En outre, le nouveau ministre des Finances n’est autre qu’Avigdor Lieberman, leader de la droite nationaliste laïque, ouvertement opposé à la « mainmise » des ultra-orthodoxes sur le pouvoir.

Ceux-ci s’inquiètent aussi de voir d’autres courants du judaïsme s’emparer des questions religieuses, largement concentrées entre les mains des haredim.

Aux yeux des ultra-orthodoxes, le nouveau premier ministre, Naftali Bennett, qui porte une petite kippa très discrète, est un « réformé », insulte suprême à leurs yeux.

Dans son programme, les questions religion/État ne sont pas prioritaires même s’il évoque « le renforcement de l’identité juive ».

« Nous allons mener une guerre parlementaire contre cette coalition qui met en danger l’identité juive du pays », prévient Yossi Taieb, ancien député de Shass et rabbin.

« Terrifiés »

Il est surtout reproché à M. Bennett de soutenir des projets de loi qui mettraient fin à l’exemption de service militaire pour les étudiants de yeshivot, permettraient aux transports publics de circuler pendant le shabbat ou qui faciliteraient le processus de conversion au judaïsme.

Les députés ultra-orthodoxes craignent aussi que le gouvernement Bennett-Lapid touche à la politique dite du statu quo, en vigueur depuis la création d’Israël en 1948, qui entérine une application stricte du judaïsme dans la sphère publique (respect du shabbat dans les lieux publics, contrôle des règles de cacherout par le seul rabbinat, interdiction des mariages civils…).  

Les ultra-orthodoxes « sont terrifiés par ce nouveau gouvernement, ce qui se passe pour eux en ce moment, c’est catastrophique », explique Peggy Cidor, journaliste au quotidien Jerusalem Post, spécialiste du monde haredi. « Ce public va traverser une crise profonde ».

Un des premiers conflits ouverts entre le gouvernement et les ultra-orthodoxes pourrait avoir lieu avec la mise en place d’une commission d’enquête sur la bousculade du mont Meron ayant fait 45 morts fin avril, en majorité des ultra-orthodoxes, lors d’un pèlerinage dans le nord d’Israël.

Le dernier gouvernement de Benyamin Nétanyahou n’avait pas réussi à établir cette commission à laquelle s’opposaient les dirigeants ultra-orthodoxes, craignant d’être désignés comme responsables de la tragédie.