(Abbottabad) Comme presque chaque jour, quelques gamins jouent au cricket sur une large dalle de béton, au milieu d’une herbe roussie et de moellons épars.  Voilà tout ce qu’il reste de l’antre final de celui qui fut longtemps l’homme le plus recherché de la planète.

Cyril BELAUD et Sajjad TARAKZAI
Agence France-Presse

C’est en ce lieu, dans la ville pakistanaise d’Abbottabad (nord),  sur les premières pentes de l’Himalaya, qu’Oussama ben Laden a trouvé la mort dans un raid clandestin mené par des Navy Seals, une unité d’élite des forces spéciales américaines, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.

PHOTO FAROOQ NAEEM, AGENCE FRANCE-PRESSE

Ben Laden a vécu reclus pendant au moins cinq ans à Abbottabad, se terrant derrière les hauts murs d’une imposante bâtisse blanche, à moins de deux kilomètres d’une académie militaire renommée.

Cet évènement au retentissement planétaire a durablement affecté l’image internationale du Pakistan et mis à nu les contradictions d’un pays qui a longtemps servi de base arrière à Al-Qaïda et ses alliés talibans, tout en pâtissant comme peu d’autres du terrorisme.

L’opération « Géronimo » a mis fin à dix ans de traque du cerveau des attentats du 11-Septembre, qui avait échappé aux Américains en 2001 dans les grottes de Tora Bora, dans l’est de l’Afghanistan.

Elle a causé un énorme embarras au Pakistan et à sa toute puissante armée. Ben Laden a vécu reclus pendant au moins cinq ans à Abbottabad, se terrant derrière les hauts murs d’une imposante bâtisse blanche, à moins de deux kilomètres d’une académie militaire renommée.

« Cela a été une très mauvaise chose pour cet endroit et pour tout le pays. Abbottabad était le lieu le plus paisible qui soit. En vivant ici, Oussama a donné mauvaise réputation à cette ville », regrette Altaf Hussain, un instituteur à la retraite de 70 ans, qui se promène sur l’allée longeant l’ancienne résidence de ben Laden.

L’armée et les services de renseignement pakistanais ont subi un terrible camouflet.  Ils auraient pu admettre être au courant de la présence du fondateur d’Al-Qaïda, mais cela aurait mis en exergue leur incapacité à empêcher le raid américain. Ils ont préféré nier, même si cela revenait à reconnaître des failles en matière de renseignement.

Humiliation nationale

Vécue comme une humiliation nationale, l’opération a renforcé un déjà fort sentiment anti-américain au sein d’une population lassée du très lourd tribut financier et humain payé à la guerre contre le terrorisme et à son alliance avec les États-Unis après les attentats de 2001.

Le Pakistan a d’abord été sensible au mythe fondateur d’Al-Qaïda, fondé sur la résistance du peuple musulman face à l’impérialisme américain. A sa mort, ben Laden n’était pourtant plus tout à fait aussi populaire qu’une décennie plus tôt.

« Avant, je me rappelle que les gens nommaient leurs enfants Oussama, même dans mon village », raconte le journaliste pakistanais Rahimullah Yusufzai, un spécialiste des réseaux djihadistes. Mais à partir de 2002 ou 2003, ce soutien avait, selon lui, « commencé à diminuer à cause des violences ».

Cela n’a pas empêché l’extrémisme de continuer à se propager après 2011 au Pakistan, où les mouvements religieux conservateurs sont devenus de plus en plus influents.

Les trois années suivantes, les groupes terroristes, au premier rang desquels le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP, les talibans pakistanais),  ont versé le sang lors d’attentats de masse et établi leurs bastions dans les zones tribales du nord-ouest.

Ils n’en ont été délogés que par une campagne militaire lancée en 2014 dans cette région frontalière de l’Afghanistan. Elle a permis de faire retomber les violences, même si une série d’attaques mineures a récemment fait craindre que ces groupes n’aient commencé à s’y reconstituer.

« Pas d’unanimité »

Sans son charismatique leader, Al-Qaïda « a survécu, mais à peine » et n’est plus apte à lancer de grande attaque en Occident, souligne M. Yusufzai.  

Le groupe n’est non plus « plus une grande menace pour le Pakistan », qu’il avait d’ailleurs longtemps épargné, mais d’autres comme le TTP ou l’État islamique le restent, estime Hamid Mir, le dernier journaliste à avoir interviewé ben Laden en face-à-face, fin 2001.

Dix ans après, ben Laden conserve la même aura qu’avant dans les cercles radicaux. « Il est vivant dans le cœur de chaque taliban et chaque djihadiste », atteste Saad, un responsable taliban afghan vivant dans la ville pakistanaise de Peshawar (nord-ouest).

Mais au-delà même de ce courant, une certaine ambivalence à son égard persiste. En 2019, le premier ministre pakistanais, Imran Khan, avait fait scandale en déclarant devant l’Assemblée nationale que ben Laden était mort en « martyr », un terme élogieux dans la religion islamique.

« Il n’y a pas d’unanimité sur ben Laden au Pakistan. L’opinion publique est divisée », constate M. Mir. Pour lui, le chef d’Al-Qaïda reste perçu par certains comme un « combattant pour la liberté » et par d’autres comme « une mauvaise personne, qui a tué des innocents et causé des destructions, non seulement au Pakistan mais dans beaucoup de pays (en) violation des enseignements de l’islam ».

Même à Abbottabad, ville de taille moyenne plutôt prospère et tolérante, on maintient une certaine ambiguïté envers ben Laden, dont la maison a été rasée en 2012 par les autorités pour qu’elle ne se transforme pas en mémorial.

« Dans cette rue, il y a des différences d’opinion. Certains disent qu’il était bon, d’autres qu’il était mauvais », confie un autre voisin, Numan Hattak, un adolescent.

PHOTO BANARAS KHAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Une icône du djihad

Didier LAURAS
Agence France-Presse

Diable personnifié pour les uns, il est devenu une icône pour les autres. Dix ans après sa mort, le fondateur d’Al-Qaïda Oussama ben Laden incarne le sacrifice suprême et demeure une figure quasi incontestée du djihadisme planétaire, au delà de ses divisions.

Même si le corps de l’auteur des attentats du 11-septembre a été jeté en pleine mer par les Américains, soucieux de ne pas lui offrir une embarrassante sépulture, ben Laden est resté un exemple pour de nombreux adeptes de l’islam radical.

Et ce notamment pour avoir compris le potentiel de la propagande. Longue barbe, turban blanc, robe saoudienne, il a cultivé humilité et sobriété avant d’opter pour la plus ostentatoire veste de treillis militaire, le fusil d’assaut posé à ses côtés. Un comble pour un homme bien peu porté sur le combat.

« Oussama ben Laden a soigneusement façonné son personnage public pour gagner des disciples acquis à sa cause », résume Katherine Zimmerman, chercheure au Critical Threats Project pour le think-tank American Enterprise Institute (AEI). « Son image a été façonnée sur mesure, pour le dépeindre en leader spirituel et militaire du djihad ».

Attentat-signature

Une construction réussie, notamment pour recruter des combattants, confirme Colin Clarke, directeur de recherche au Soufan Center. « Même s’il a été parfois critiqué pour son amour des médias, il était suffisamment avisé pour comprendre l’importance des plateformes majeures dans la diffusion du message d’Al-Qaïda ».

Depuis, l’Occident a dépensé des centaines de milliards d’euros sans éradiquer le terrorisme. Et les djihadistes sont incontestablement plus nombreux de par le monde qu’il y a 20 ans.

Mais l’héritage de ben Laden ne saurait se limiter à une rhétorique bien huilée. Il fut aussi le précurseur du djihad mondial. En lançant des avions sur les Twin Towers de New York le 11 septembre 2001 (3000 morts), il a défié l’Amérique, humilié l’Occident et donné à des générations de djihadistes une foi jamais démentie même s’il a dû se cacher toute la fin de sa vie.

20 ans après son « attentat-signature », les États-Unis se préparent à quitter l’Afghanistan sans prétendre à la victoire. Non content de frapper la première puissance mondiale, il a « su attirer les États-Unis dans une ingagnable guerre d’usure en Afghanistan, comme il l’avait prévu », souligne Colin Clarke.

Il a aussi compris l’intérêt de faire des zones de guerre un terrain d’entraînement et consacré sa fortune au financement de combattants d’Afghanistan à la Tchétchénie, en passant par la Bosnie ou la Somalie. Autant de serviteurs dévoués qui ont ensuite alimenté ses réseaux.

Depuis sa disparition, l’islamisme ultra-radical a muté. Al-Qaïda a perdu son statut de première centrale djihadiste planétaire, au profit de son avatar devenu adversaire, le groupe État islamique (EI). Au lieu d’unir leurs forces, les deux organisations se livrent une guerre militaire et idéologique sans merci.

Stratégie discutée

Mais ben Laden est mort avant ce schisme dévastateur, survenu en 2014. « Il est encore regardé favorablement par les cadres de l’EI », constate à cet égard Aaron Zelin, fondateur du site spécialisé « Jihadology ». « D’une certaine façon, l’EI se voit comme un des dignes successeurs de ben Laden, par contraste avec (l’Egyptien Ayman) al-Zawahiri, qui a conduit Al-Qaïda sur la mauvaise voie ».

Peu à peu, ben Laden est devenu un mythe. Il n’est plus guère aujourd’hui de combattants qui l’ait connu ou entendu de son vivant. Même si son sacrifice personnel force le respect de certains, « pour beaucoup, il appartient au passé », constate Glenn Robinson, auteur d’une récente histoire du djihadisme mondial.

Quant à son héritage théorique, il reste discrètement discuté. Une poignée d’adversaires estiment qu’attaquer les États-Unis était contre-productif. Une « stupidité stratégique », a même écrit le théoricien du djihad Abou Moussab al-Suri. « Sa stratégie de l’Amérique d’abord, de l’ennemi lointain, est toujours largement considérée comme une erreur significative », constate Glenn Robinson. « La preuve en est que très peu de djihadistes la suivent et la plupart ne l’ont jamais suivi. »

De fait, Al-Qaïda est aujourd’hui une marque, un réseau, plus qu’une organisation cohérente. Ses franchises au Sahel comme en Somalie, au Yémen comme au Levant, ne frappent pas en Occident : elles s’ancrent dans les enjeux politiques locaux et jouissent d’une grande autonomie vis-à-vis d’une hiérarchie affaiblie, bien loin de la centrale triomphante sous ben Laden.

Restent un visage sur des tee-shirts, un nom placardé à l’arrière de voitures, une effigie brandie lors de manifestations. Katherine Zimmerman pointe une vidéo des shebab de Somalie après un attentat en décembre dernier. Elle montre une partie de l’équipe regardant une vidéo de ben Laden. « Une image destinée à témoigner du lien avec son héritage », assure-t-elle.