La Cour suprême donne raison aux progressistes, mais soulève l’ire des orthodoxes, qui comptent faire pression sur Nétanyahou

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

Une vidéo comparant les juifs réformés et des chiens a suscité la controverse mercredi en Israël. L’auteur ? Un parti ultraorthodoxe actuellement en campagne électorale, qui voulait ainsi dénoncer une récente décision de la Cour suprême. Le plus haut tribunal du pays a jugé que les convertis aux courants plus progressistes de la religion sur son territoire devaient être reconnus comme juifs.

Au cœur du litige se trouve la mainmise des autorités orthodoxes – mouvement qui inclut les ultraorthodoxes, mais pas uniquement – sur les affaires religieuses et civiles en Israël. Ces autorités voient d’un mauvais œil les deux autres grands courants juifs, les réformés et les conservateurs, minoritaires au pays et plus libéraux.

« Les partis ultraorthodoxes ont un monopole sur la question et ils sont très réticents à le laisser aller », explique au téléphone à La Presse Noa Sattath, rabbine réformiste et directrice de l’Israel Religious Action Center. « La décision de la Cour suprême est à la fois symbolique et est un cas de principe d’égalité, mais c’est aussi l’histoire de 40 personnes qui attendent leur citoyenneté, certaines depuis maintenant 15 ans. »

L’organisme qu’elle dirige est derrière la bataille légale portée devant la Cour suprême en 2005 et dont la décision a été rendue lundi. Si Mme Sattath indique avoir reçu des centaines de demandes depuis quelques jours, le nombre de personnes qui se convertissent sur le sol israélien en optant pour le mouvement réformé ou conservateur reste marginal. Il peut s’agir, par exemple, d’un partenaire dans un couple mixte.

Élections

L’histoire a particulièrement fait réagir les partis ultraorthodoxes, en pleine campagne électorale, longtemps faiseurs de rois en Israël. Ils ont décrié la décision ; pour les plus religieux, les pratiques adoptées par les réformés et les conservateurs – l’ordination de femmes rabbins, par exemple, ou le non-respect de certaines traditions – sont considérées comme hérétiques.

PHOTO AMIR COHEN, ARCHIVES REUTERS

Benyamin Nétanyahou, premier ministre d’Israël

La formation derrière la vidéo controversée, le parti du Judaïsme unifié de la Torah, est un allié de l’actuel premier ministre Benyamin Nétanyahou, qui cherche à être réélu le 23 mars, dans de quatrièmes élections en deux ans.

Le politicien a republié un tweet de son parti, stipulant que la décision des conversions appartenait « au peuple et à la Knesset », le Parlement israélien, ouvrant la porte à un nouveau débat politique sur la question.

Les partis ultraorthodoxes demandent un engagement pour faire voter une loi afin de redonner le monopole orthodoxe des conversions en Israël, comme une condition à leur soutien pour le prochain gouvernement.

Dov Waxman, professeur et président de la Rosalinde and Arthur Gilbert Foundation en études israéliennes à l’Université de Californie à Los Angeles

M. Nétanyahou, accusé de corruption, a besoin de ses alliés pour garder le pouvoir.

Les groupes religieux ont souvent eu la « balance du pouvoir » dans un pays traditionnellement dirigé par une coalition. Une douzaine de partis se divisent les sièges à la Knesset, « un peu comme des groupes d’intérêt qui représentent chacun une frange de la société », dit Renan Levine, professeur adjoint de sciences politiques à l’Université de Toronto.

Il voit « de la méfiance, à laquelle s’ajoutent de la xénophobie et une préoccupation concernant les immigrants » chez certains groupes, au-delà du strict dogme religieux. Il ajoute que le processus de conversion, peu importe le courant, reste complexe et demande temps et études au nouveau croyant.

Définir la judéité

Une personne juive ayant droit à la citoyenneté israélienne, l’inquiétude sur la manière de définir la judéité d’un individu n’est pas nouvelle. La question s’est retrouvée plus d’une fois en cour, sur différents aspects.

Le débat sur qui est juif existe à peu près depuis la création de l’État.

Renan Levine, professeur adjoint de sciences politiques à l’Université de Toronto

Il existe, bien sûr, des Juifs non croyants ou même farouchement athées, en Israël comme ailleurs ; c’est alors la lignée familiale qui permet de déterminer l’appartenance juive.

Pour ce qui est des nouveaux croyants, convertis au judaïsme à l’étranger, la Cour a tranché il y a plus de 30 ans : même s’ils sont passés à travers le processus de conversion dans les courants réformés ou conservateur – très répandus en Amérique du Nord –, ils sont reconnus comme juifs et peuvent émigrer en Israël.

« Depuis 1989, mes collègues réformés et conservateurs à Montréal peuvent convertir des gens qui peuvent déménager en Israël et obtenir leur citoyenneté s’ils le veulent, rappelle Noa Sattath. Mais jusqu’à cette semaine, quand je convertissais des gens ici, en Israël, ils n’avaient pas les mêmes droits. C’était absurde. »

La décision de la Cour vient mettre fin à cette disparité.

Le jugement pourrait ouvrir la voie à d’autres questions litigieuses, comme l’absence de mariage civil. Actuellement, les mariages juifs en Israël se font sous l’autorité du grand-rabbinat, qui applique les principes orthodoxes.

« La décision touche directement une petite proportion de personnes, mais ça pourrait avoir un effet à plus long terme, note le professeur et le président de la Rosalinde and Arthur Gilbert Foundation en études israéliennes à l’Université de Californie à Los Angeles, Dov Waxman. Ça remet en question le monopole que l’établissement rabbinique orthodoxe a sur la vie juive en Israël. Ça pourrait éroder son monopole à long terme. »