Pendant plus d’un mois, la petite ville syrienne de Haritan, à une dizaine de kilomètres à l’ouest d’Alep, a tenu bon sous les bombes.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Les écoles ont dû fermer leurs portes pour protéger les enfants contre les bombardements et les tirs d’artillerie qui s’abattaient sur Haritan jour et nuit. Des infrastructures civiles, écoles, magasins, boulangeries, tombaient les unes après les autres.

Mais cette bourgade de 13 000 personnes, contrôlée par les rebelles syriens depuis près de huit ans, tenait le coup.

Puis, vendredi, le ciel s’est déchaîné. « Il y avait des barils explosifs, des roquettes, des obus, une force de feu comme on n’en avait jamais vu jusqu’ici », témoigne Salah Eldin Hawa, père de famille qui travaillait au sein de l’administration rebelle de Haritan.

C’est devenu absolument infernal.

Salah Eldin Hawa

Vendredi, comme tous les habitants de cette ville, Salah Eldin Hawa a donc mis la clé sous la porte de sa maison pour filer vers le nord, avec ses deux femmes et leurs cinq enfants, âgés de 2 à 17 ans.

« Nous avons tout laissé derrière nous, nos photos, nos ustensiles de cuisine, tous nos souvenirs, nous n’avons emporté que nos vêtements », dit l’homme de 43 ans, avec qui La Presse s’est entretenue à deux reprises cette semaine.

Il doute de pouvoir un jour rentrer chez lui.

Comme d’autres petites villes tombées sous le feu de l’armée syrienne, aidée par les forces russes, depuis le début de l’offensive déclenchée le 1er décembre 2019, Haritan s’est vidée de toute sa population en l’espace de quelques heures.

La famille de Salah Eldin Hawa a mis des heures à parcourir, en autobus, la soixantaine de kilomètres séparant Haritan d’Afrin, l’une des villes proches de la frontière turque vers laquelle affluent les personnes déplacées par cette nouvelle flambée de violence.

« Les gens dorment partout, au bord de la route, dans les supermarchés, les écoles, les mosquées. Ils dorment sous des tentes, sans couvertures, sans nourriture », relate l’homme qui, dans une ancienne vie, travaillait comme professeur d’anglais.

Chaque jour, des dizaines de milliers d’habitants d’Idlib et de la région qui s’étale à l’ouest d’Alep s’ajoutent à ceux qui ont déjà pris la route. Selon la plus récente évaluation de l’ONU, leur nombre atteint 900 000, le pire déplacement humain depuis le début de la guerre syrienne, il y a neuf ans. La majorité des personnes déplacées sont des femmes et des enfants.

L’avenir est sombre

La famille de Salah Eldin Hawa a passé la nuit de vendredi à samedi dans une baraque non chauffée, à - 7 degrés Celsius. Une connaissance les a ensuite accueillis dans un appartement de quatre pièces, où s’entassent déjà quatre familles.

Même s’il a passé une bonne partie de la journée de mardi à chercher du bois de chauffage, il s’estime chanceux d’avoir un toit au-dessus de la tête. Mais ça ne l’empêche pas d’appréhender l’avenir avec pessimisme.

« On dirait que les Russes veulent tout reprendre », dit-il.

Et si c’était le cas, si le régime de Bachar al-Assad et son allié russe devaient faire tomber les dernières poches de résistance dans le nord-ouest de la Syrie, ses perspectives seraient sombres.

L’avenir ne peut qu’être pire, s’inquiète-t-il. Il faut des milliers de dollars pour réussir à traverser en Turquie, et sa famille, qui n’a pas reçu de salaire depuis un an, ne dispose pas de cette somme.

PHOTO OMAR HAJ KADOUR, AGENCE FRANCE-PRESSE

De petites villes tombées sous le feu de l'armée syrienne se sont vidées de toute leur population.

Mais ce qui l’inquiète par-dessus tout, c’est ce qui arrivera si Bachar al-Assad et les Russes décident d’attaquer Afrin.

« Combien de temps pourrons-nous rester ici avant qu’Assad et les Russes n’attaquent Afrin ? Peut-être un jour, peut-être un mois. Mais quand ça arrivera, nous n’aurons nulle part où fuir. »

Partir ou pas ?

La journaliste Afaf Jakmour, 29 ans, reste chez elle pour l’instant, avec ses parents et ses quatre frères et sœurs. Chez elle, c’est-à-dire dans la ville d’Idlib, qui a pour l’instant échappé aux bombardements massifs qui pleuvent depuis deux mois sur les villages voisins.

Mais elle sent le front se rapprocher du cœur urbain de la région. « Les bombardements ont lieu à sept ou huit kilomètres de chez moi, je les entends de loin », confie-t-elle.

À Idlib, il n’y a qu’un sujet de conversation : faut-il partir ou pas ? Et si oui, quand ?

« Plusieurs de mes amis sont déjà partis, ils sont à Afrin, à Azaz, certains ont réussi à entrer en Turquie. »

Pour l’instant, Afaf s’accroche. « On ne veut pas perdre notre maison », dit la jeune femme.

Il faut dire aussi que son père de 55 ans souffre de diabète avancé, et qu’il peine à se déplacer.

Mais si jamais les forces de Bachar al-Assad devaient reprendre la ville d’Idlib aux rebelles syriens, elle n’aura pas le choix.

« Je serais tuée sans procès, ma famille aussi », croit Afaf.

Alors, quand elle sentira que sa ville est sur le point de vaciller, elle n’aura pas le choix. Elle fera comme les autres : elle partira.