(Beyrouth) Le nouveau premier ministre libanais assure diriger une équipe de technocrates et d’indépendants réclamée par la rue, mais selon des experts il s’agit d’un « ravalement de façade » orchestré par les politiciens dénoncés par les contestataires.

Tony GAMAL-GABRIEL
Agence France-Presse

Le gouvernement annoncé mardi soir allie des ministres aux affinités partisanes, d’autres issus du secteur bancaire, mais aussi des universitaires et professionnels chevronnés.

Si le profil de certains n’a pas suscité de critique directe, la nouvelle équipe de 20 ministres n’est pas à la hauteur des attentes, estiment les analystes.

« Malgré la présence de quelques figures authentiquement indépendantes et réformatrices, ceux qui ont géré la formation de ce gouvernement » restent les mêmes, estime le politologue Karim Bitar.

« Vitrine plus présentable »

On a le sentiment que la classe politique cherche à avoir une vitrine un peu plus présentable pour l’opinion publique et la communauté internationale

Le politologue Karim Bitar

Depuis le 17 octobre, les manifestants battent le pavé pour crier leur ras-le-bol face à une classe politique accusée de corruption et d’incompétence, quasi-inchangée depuis des décennies et dominée par les mêmes partis et figures, dont d’anciens chefs de milices durant la guerre civile (1975-1990).

Des habitués du pouvoir désormais exclus...

Le nouveau gouvernement ne comprend aucun des politiciens conspués par la rue – à l’instar de Gebran Bassil, ancien ministre des Affaires étrangères et gendre du président, ou encore l’ex-ministre des Finances, Ali Hassan Khalil, un pilier du parti chiite Amal.

Certains noms ont même été favorablement accueillis. Parmi eux le nouveau chef de la diplomatie, Nassif Hitti, l’économiste de renom devenu ministre des Finances, Ghazi Wazni, ou encore la nouvelle ministre de la Justice, Marie-Claude Najm, une militante de longue date.  

Mais « les choses n’ont pas changé en profondeur, ça a été un peu un ravalement de façade », estime M. Bitar.

De nombreux ministres sont affiliés au camp politique ayant piloté la formation du gouvernement : le puissant mouvement chiite du Hezbollah et ses alliés, le parti Amal, le Courant patriotique libre (CPL) du président Michel Aoun, ou encore le mouvement Marada, du chef politique chrétien Sleimane Frangieh.

... mais des allégeances qui perdurent

« La loyauté fait que je dois remercier Sleimane Frangié car c’est lui qui m’a désigné », a d’ailleurs affirmé mardi soir le nouveau ministre des Travaux publics, Michel Najjar, dans une de ses premières interventions médiatiques. Sleimane Frangié est le chef du parti Brigade Marada et représentant d'une famille présente depuis longtemps dans la politique libanaise.

Pour obtenir une équipe réduite – le gouvernement précédent était composé de trente personnes – certains ministres cumulent, par ailleurs, deux portefeuilles, une démarche décriée par les manifestants.  

C’est ainsi qu’Abbas Mortada, choisi par Amal, se retrouve chargé de la Culture et de l’Agriculture, fusionnés en un seul ministère.

Selon l’agence nationale de l’information (ANI), l’homme a notamment dirigé par le passé un hôtel et une compagnie immobilière.

Les manifestants reprochent le décalage entre le domaine d’expertise de certains ministres et les portefeuilles qui leur ont été attribués.

Marge de manœuvre réduite

Mardi soir, une journaliste n’a pas manqué de poser la question à propos de la ministre de la Défense, Zeina Akar Adra, plus connue avec son mari pour leur cabinet de conseil et de sondages, ou pour son implication dans des projets en faveur de l’éducation et de la santé.

« C’est une question de personnalité, de travail, de méthode de gestion », a rétorqué M. Diab.

Le choix de certains ministres issus du secteur bancaire a également déplu, alors que les manifestants accusent les banques de collusion avec les hommes politiques et d’être responsables de la crise économique sévère que traverse le pays.

Le ministre de l’Économie,  Raoul Nehmé, diplômé de Polytechnique et de l’Ecole des Mines de Paris, était ainsi depuis 2018 le directeur général exécutif de Bankmed.

Selon les experts, les ministres risquent en outre de bénéficier d’une faible marge de manoeurvre pour s’atteler aux chantiers titanesques qui les attendent, dans un pays au bord de l’effondrement économique.

De véritables réformes sont pourtant attendues par la communauté internationale pour débloquer des milliards de dollars en aide.

« Idéalement, ce qu’il aurait fallu à ce stade, c’est un consensus de toutes les forces politiques pour permettre à un gouvernement indépendant de faire son travail, pour stabiliser le pays et donner la priorité à l’économie sur le politique », estime Maha Yahya, directrice du Centre Carnegie Moyen-Orient.  

« Cela n’a pas été le cas ».