(Kaboul) La volonté de Donald Trump de retirer de nouvelles troupes américaines d’Afghanistan pourrait enhardir les talibans, mais ils devront aussi composer avec son successeur Joe Biden, qui pourrait se montrer plus intransigeant à leur égard, selon les analystes.

Jay Deshmukh and Usman Sharifi
Agence France-Presse

Le Pentagone a annoncé mardi que 2000 soldats américains supplémentaires partiraient d’Afghanistan d’ici au 15 janvier, soit cinq jours avant l’investiture du président élu Joe Biden, pour n’en laisser sur place plus que 2500.

Avec cette annonce, critiquée notamment par la France, l’Allemagne et le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, Donald Trump concrétise sa promesse de mettre un terme aux « guerres sans fin ».  Depuis 2001, la guerre d’Afghanistan a coûté la vie à 2400 soldats américains et plus de 1000 milliards de dollars au contribuable américain.

« L’espoir est que les États-Unis (sous Joe Biden) ne se précipiteront pas vers un retrait et exerceront une pression plus contraignante sur les talibans », a déclaré Nishank Motwani, le vice-directeur de l’Afghanistan Research and Evaluation Unit, un groupe de réflexion indépendant basé à Kaboul. « L’accent mis sur le retrait n’aide pas beaucoup le président (afghan) Ashraf Ghani ou les forces afghanes, parce que les talibans savent qu’ils peuvent attendre jusqu’au départ des États-Unis et pousser pour prendre entièrement le pouvoir ».

Vanda Felbab-Brown, de la Brookings Institution, considère toutefois que M. Biden pourrait s’accommoder d’une présence limitée à 2500 soldats : « Si les États-Unis veulent rester quelques mois, les talibans peuvent accepter cela », mais sur plusieurs années, cela « ne sera pas satisfaisant » pour les insurgés.

Un accord signé en février à Doha entre Washington et les talibans avait entériné le retrait américain d’ici à mai 2021. En échange, les rebelles se sont engagés à ne pas attaquer les troupes américaines et à empêcher les groupes djihadistes comme Al-Qaïda et l’État islamique d’opérer en Afghanistan.

Depuis la signature de l’accord, le Pentagone a évacué plusieurs bases et des milliers de soldats. Mais tout retrait supplémentaire aura un impact considérable sur le terrain, juge l’analyste politique afghan Atta Noori. « C’est absolument irresponsable car la guerre contre le terrorisme n’est pas encore finie en Afghanistan », assène-t-il.

« Affaibli et assiégé »

En termes plus diplomatiques, Janne Taalas, le représentant spécial finlandais pour la Conférence sur l’Afghanistan, a estimé jeudi que la décision américaine aurait une « incidence […] directe sur le processus de paix » et qu’elle favorisait « une certaine incertitude », tout en rendant « évident le fait que nous devrons augmenter notre soutien financier » à ce pays.

L’ONU organisera les 23 et 24 novembre-ensemble avec les gouvernements finlandais et afghan-une Conférence des donateurs visant, selon M. Taalas, à recueillir des promesses d’aides pour soutenir l’Afghanistan et « le processus de paix », aujourd’hui mal en point.

Dans l’idéal, Washington devrait maintenir une force réduite mais dissuasive, ainsi que des capacités de renseignement, juge l’expert Nishank Motwani.

Les violences ont augmenté ces dernières semaines en Afghanistan, malgré l’ouverture en septembre à Doha de pourparlers de paix entre les talibans et le gouvernement afghan. Les autorités imputent la dégradation de la situation aux talibans, qu’elles accusent d’avoir mené ces dernières semaines deux attaques contre des lieux éducatifs à Kaboul, dans lesquelles des dizaines d’étudiants ont trouvé la mort.  

Le gouvernement afghan craint aussi que l’annonce du retrait n’entraîne un durcissement des insurgés dans les négociations, qui sont au point mort à Doha depuis des semaines.

« Les talibans savent que les Américains s’en vont et laissent derrière eux un allié affaibli et assiégé, qui a peu d’options politiques et militaires », ajoute M. Motwani.

Un des négociateurs du gouvernement afghan à Doha approuve. « Les efforts de Trump en vue d’accélérer le retrait des troupes ont créé le sentiment parmi les négociateurs, surtout du côté taliban, que le monde abandonne l’Afghanistan », dit-il, sous couvert d’anonymat. « Cela pourrait être la principale raison pour laquelle nous n’avons pas vu les talibans faire le moindre compromis ».

Si le gouvernement reporte tous ses espoirs sur M. Biden, les talibans escomptent bien que la promesse du président Trump sera tenue. Après la victoire du candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine du 3 novembre, ils l’avaient enjoint de mettre en œuvre l’accord de Doha.