(Naqoura, Liban) Le Liban et Israël, deux voisins officiellement toujours en guerre, ont engagé mercredi des pourparlers inédits sous l’égide de Washington pour délimiter leur frontière maritime et lever les obstacles à la prospection d’hydrocarbures, Beyrouth espérant clore le dossier « dans un délai raisonnable ».

Rouba EL HUSSEINI et Tony GAMAL-GABRIEL
Agence France-Presse

La diplomatie américaine et les Nations unies ont salué dans un communiqué commun des « discussions productives », durant la session inaugurale d’une heure qui s’est tenue mercredi dans des locaux de l’ONU à Naqoura, localité du sud du Liban frontalière d’Israël.

Pour cette première rencontre, le secrétaire d’État adjoint américain pour le Moyen-Orient David Schenker a endossé le rôle de médiateur. La deuxième session aura lieu le 28 octobre, selon une source militaire libanaise, et le diplomate américain John Desrocher prendra la relève de M. Schenker.

Après plusieurs années de médiation américaine, le Liban et Israël avaient annoncé début octobre ces pourparlers, qualifiés d’« historiques » par Washington.

Selon une source onusienne, les négociations à Naqoura avaient débuté vers 10 h 30 (3 h 30 heure de Montréal) sur une base de la Finul, force de l’ONU déployée pour surveiller la zone tampon entre les deux pays.

L’armée libanaise et la Finul ont bloqué les routes menant à la base, tandis que des hélicoptères survolaient le secteur.

Au-delà du contentieux bilatéral, ces pourparlers interviennent dans un contexte de fortes tensions en Méditerranée orientale autour des hydrocarbures et de la délimitation des frontières maritimes, impliquant aussi entre autres la Turquie, la Grèce et Chypre.

« Quelques mois » ?

« Notre réunion du jour marque le coup d’envoi des négociations techniques indirectes », a déclaré le chef de la délégation libanaise, le général Bassam Yassine, dans son discours inaugural publié par l’armée.

« Nous espérons que les négociations se dérouleront à un rythme nous permettant de clore ce dossier dans un délai raisonnable », a-t-il ajouté.

Les pourparlers sont cruciaux pour un Liban en faillite qui s’est lancé dans la prospection d’hydrocarbures offshore.

En 2018, le pays a signé son premier contrat d’exploration avec un consortium international formé des groupes français Total, italien ENI et russe Novatek. Problème : une partie d’un des deux blocs concernés, le numéro 9, déborde sur une zone de 860 km² que le Liban et Israël se disputent.

Une source au ministère israélien de l’Énergie avait assuré que la question pourrait être résolue « en quelques mois » si tout se passait sans encombres.

Si Israël a évoqué des « négociations directes », des responsables libanais assurent que les délégations ne se parlent pas.

Deux militaires et deux civils – un responsable de l’Autorité du pétrole et un spécialiste du droit de la mer – représentent le Liban.

La délégation israélienne est composée de six membres, dont le directeur général du ministère de l’Énergie, un conseiller diplomatique du premier ministre Benyamin Nétanyahou et le chef de la direction des Affaires stratégiques de l’armée.

« Sans légitimité »

Le Liban insiste sur le caractère « technique » – et non politique – des pourparlers.

Mais les deux partis chiites Hezbollah et Amal ont fustigé la présence de personnalités civiles dans la délégation libanaise, estimant que seuls des militaires auraient dû s’y trouver.

« Cela nuit à la position du Liban et à ses intérêts […] et représente une capitulation face à la logique israélienne qui veut une forme quelconque de normalisation », ont-ils dénoncé.

« Négociations sans légitimité », titrait Al-Akhbar, quotidien proche du Hezbollah.

Une guerre dévastatrice avait opposé le Hezbollah et Israël en 2006, faisant plus de 1200 morts au Liban, surtout des civils, et 160 côté israélien, essentiellement des militaires.

Depuis, des réunions tripartites routinières sont organisées par la Finul avec des responsables militaires.

D’après l’ONU, des pourparlers sur les frontières terrestres seront menés séparément dans le cadre de ces rencontres.

« En cas d’accord sur la frontière terrestre, se posera alors la question des armes du Hezbollah », avertit Hilal Khashan, politologue à l’Université américaine de Beyrouth.

Le Hezbollah utilise son rôle de « résistance » face à Israël comme justification pour garder son arsenal.

Quelques heures après la fin des discussions, l’armée israélienne a mené des manœuvres militaires décrites comme une « simulation d’une guerre au Liban contre le Hezbollah ».

« Nous restons vigilants et avons décidé de cet exercice militaire avant que les pourparlers de Naqura soient organisés », a assuré le colonel Israël Friedler, l’officier dirigeant cet exercice.

Il a précisé qu’Israël n’avait pas l’intention de lancer des hostilités contre le Hezbollah mais « s’entrainait pour une confrontation autour de la frontière ».