(Kaboul) Les talibans et le gouvernement afghan entameront samedi à Doha des pourparlers visant à mettre fin à leur interminable conflit. Mais rien ne garantit qu’ils y parviendront, tant leurs objectifs divergent.

Thomas WATKINS Agence France-Presse

« Il est très probable que les pourparlers seront longs et difficiles, qu’ils prendront des années pour être menés à bien, avec de nombreux arrêts et interruptions, parfois pendant des mois au fur et à mesure des combats », estime Vanda Felbab-Brown, analyste à la Brookings Institution, un centre de recherche américain.

Tout accord dépendra de la volonté des deux parties d’harmoniser leurs visions concurrentes et de leur capacité à gouverner ensemble.

Les talibans, depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir fin 2001 par une coalition internationale menée par les États-Unis, refusent de reconnaître les autorités afghanes. Ils feront pression pour transformer l’Afghanistan en un « émirat », où la loi sera dictée par un Islam rigoriste.

L’administration du président Ashraf Ghani cherchera de son côté à maintenir la jeune République et sa constitution, qui a consacré de nombreux droits. Les femmes ont gagné de plus grandes libertés, notamment dans les villes.

Jusqu’à présent, les talibans sont demeurés très vagues sur la question, abordant les droits des femmes sous le prisme des « valeurs islamiques ». Mais de nombreux Afghans craignent que leur reprise partielle ou complète du pouvoir n’annonce un retour aux pratiques antérieures, comme la lapidation des femmes accusées d’adultère.

Position de force

Les talibans se trouvent en position de force dans ces négociations. Dix-neuf années de guérilla incessante ont forcé Washington à négocier avec eux en février au Qatar un accord de retrait de leurs troupes pour mi-2021. En échange, quelques vagues promesses des insurgés, dont la tenue de ce dialogue interafghan.

« Les États-Unis sont en train de lâcher les Afghans, le régime de Kaboul. Ils sont en train de les enterrer », ce qui engendre une « dissymétrie » des positions, « défavorable » aux autorités afghanes, constate Gilles Dorronsoro, spécialiste de l’Afghanistan à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Pour qu’un accord soit trouvé, « le gouvernement de Kaboul sera obligé de lâcher énormément », ce qui peut passer par « une nouvelle constitution » ou « un partage des pouvoirs », que « les talibans n’accepteront que s’ils sont en position de force », observe-t-il.

Le président Donald Trump, qui brigue sa réélection en novembre, est déterminé à mettre fin coûte que coûte à la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis, démarrée juste après les attaques du 11 septembre 2001, dont vendredi marque le 19e anniversaire.

Juste après la signature de l’accord américano-taliban de Doha, précédé d’un assez long cessez-le-feu, les rebelles avaient ainsi harcelé les troupes afghanes, sans grande réaction de Washington.

« Soyons clairs : il ne s’agit pas de négocier la paix. Il s’agit pour les États-Unis de partir », estime Christine Fair, une experte de l’Asie du Sud à l’université de Georgetown.

Alors que les talibans ont présenté un front unifié, le pouvoir afghan est en outre traversé par de profondes fractures. L’accord américano-afghan prévoyant les négociations de paix n’a pas été ratifié par Kaboul. Embrassé du bout des lèvres par M. Ghani, il est ouvertement rejeté par son premier vice-président Amrullah Saleh, ressorti indemne mercredi d’un deuxième attentat contre sa personne en un peu plus d’un an.

Divisions

Le président a en outre obtenu son deuxième mandat au terme d’élections largement contestées. Son challenger Abdullah Abdullah, qui revendiquait également la victoire, est désormais chef du conseil de réconciliation. Il sera présent samedi à la cérémonie inaugurale à Doha, contrairement au chef de l’État.

La requête principale de Kaboul, un cessez-le-feu, réclamé à de multiples reprises, n’a en ce sens que peu de chances d’aboutir, l’accord de Doha n’en faisant qu’« un point à l’ordre du jour » des pourparlers.

Dans ce texte, les talibans s’engagent également à « ne pas permettre » à des groupes djihadistes d’utiliser l’Afghanistan comme base pour frapper ensuite des pays étrangers. Mais aucune mention d’Al-Qaïda n’est faite, quand les rebelles n’ont jamais ouvertement coupé les ponts avec cette franchise, qu’ils hébergeaient avant le 11 septembre.

« Si les négociations n’aboutissent pas, les talibans auront toujours gagné la reconnaissance internationale. Et ils vont user le régime jusqu’à ce qu’il tombe », pronostique Gilles Dorronsoro.  

Les États-Unis ne cessent de répéter que l’avenir de l’Afghanistan est désormais entre les mains des Afghans, suggérant que si le processus de paix s’effondre et qu’une guerre civile s’ensuit, il en sera ainsi, à moins que les intérêts américains soient menacés.

Dans l’avion le menant vendredi au Qatar, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo n’a pas dit autre chose. « Nous pouvons être fiers de ce que nous avons réalisé. Je sais combien les discussions seront difficiles entre Afghans. Mais c’est (à eux) de déterminer comment aller de l’avant et rendre la vie meilleure pour (leur) peuple. »