Ne les exécutez pas. Dans les derniers jours, cette injonction en farsi transformée en mot-clé a été utilisée des millions de fois sur les médias sociaux. Derrière leurs claviers, ces internautes demandent au gouvernement iranien de ne pas exécuter trois manifestants.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« Je ne dis pas que c’est sûr à 100 % que le gouvernement va reculer, mais je pense que c’est sûr à 100 % que sans la pression et la prise de parole, [les condamnés] vont se faire tuer », a commenté Homan Davoodi au téléphone.

Le Montréalais de 40 ans a quitté l’Iran il y a maintenant six ans, en quête de liberté, dit-il. Même s’il ne se considère pas comme un militant, il a souvent pris position publiquement contre le régime. Et ces derniers jours, il a lui aussi diffusé différents messages, la plupart en farsi, pour demander un frein aux exécutions d’Amirhossein Moradi, 26 ans, de Saïd Tamdjidi, 28 ans, et de Mohammad Radjabi, 26 ans.

Manifestations

« Je pense que c’est la première fois que je vois autant de personnes de différents spectres politiques parler d’une même voix », a confié à La Presse le chercheur numérique Amir Rashidi, qui a travaillé pour le Centre pour les droits de la personne en Iran, installé aux États-Unis.

Le mot-clé est devenu viral en Iran et est apparu dans plus de 8 millions de messages, a-t-il précisé, ajoutant n’avoir « jamais vu ça ».

Mardi, la justice iranienne a confirmé la peine de mort des trois hommes, arrêtés après les manifestations de novembre dernier. Déclenchées par la hausse du prix de l’essence, mais s’étant rapidement transformées en une critique plus large du régime en place, elles avaient été violemment réprimées. De quelques centaines à quelques milliers de personnes auraient été tuées par les forces de l’ordre.

Bien sûr, il reste difficile de mesurer adéquatement l’ampleur du mouvement actuel, compte tenu des faux comptes, a prévenu M. Rashidi. « Mais j’ai l’habitude d’analyser Twitter et je dirais que cette fois, c’est différent, c’est vraiment gros », a-t-il ajouté.

Réactions internationales

Le mot-clé, qui semble réellement issu de l’Iran, selon le chercheur, a ensuite été repris un peu partout dans le monde, et même le président américain Donald Trump a exhorté la République islamique à reculer dans ce dossier, dans un tweet en farsi.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a aussi appelé à une enquête sur des allégations de torture qui auraient mené les accusés à des confessions. À Berlin, où un sommet mondial des dissidents iraniens était diffusé à la porte de Brandebourg, des manifestants ont installé de fausses potences avec des nœuds coulants pour dénoncer les exécutions prévues.

PHOTO FABRIZIO BENSCH, REUTERS

À Berlin, où un sommet mondial des dissidents iraniens était diffusé à la porte de Brandebourg, des manifestants ont installé de fausses potences avec des nœuds coulants pour dénoncer les exécutions prévues de trois jeunes manifestants en Iran.

Les pressions internationales et internes pourraient-elles forcer l’Iran à faire volte-face ? « Je crois qu’en ce moment, avec le taux élevé de chômage et la population qui a faim et n’a plus rien à perdre, l’image sur la scène internationale pourrait être secondaire, a estimé Milad Odabaei, boursier postdoctoral Andrew W. Mellon à l’Université McGill. Je suis inquiet que le régime décide de se servir de ces cas comme d’un avertissement, pour faire peur aux gens qui voudraient protester. »

Étouffés notamment par les répercussions des sanctions économiques et de la COVID-19, des Iraniens ont d’ailleurs repris la rue. Vendredi, la police iranienne a indiqué avoir dispersé « fermement » des manifestants dans le sud-ouest du pays.

On ignore pourquoi les trois hommes ont été visés par des accusations de sabotage et de vol armé, notamment, puisque le procès n’était pas public. « Pour chaque manifestation dans l’histoire de la République islamique, on peut dire qu’on voit quelques personnes être condamnées pour servir de leçon au reste de la population », a avancé Milad Odabaei.

Saïd Tamdjidi et Mohammad Radjabi avaient fui vers la Turquie, mais ils ont été expulsés par le pays en décembre.

En 2019, au moins 251 exécutions ont eu lieu en Iran, selon Amnistie internationale.

— Avec l’Agence France-Presse