(Beyrouth) Des dizaines de milliers de Libanais ont célébré vendredi, dans une ferveur citoyenne hors normes, le 76e anniversaire de leur pays, clamant leur soif d’une « nouvelle indépendance », en pleine contestation inédite contre la classe dirigeante.

Layal ABOU RAHAL et Guillaume KLEIN
Agence France-Presse

Drapeaux libanais au vent, de nombreuses « parades civiles » ont convergé vers la place des Martyrs dans le centre-ville de Beyrouth, un haut lieu de la contestation où la foule s’est agglutinée par milliers.

Des manifestants y avaient installé des barricades des deux côtés de la route pour faire une haie d’honneur à ces délégations, dans une marée d’étendards et de chants.

« Le message important, c’est que le Liban est de nouveau uni », a dit une jeune manifestante, Jilnar Moukhayber. « La parade civile est là pour signifier que tous les citoyens sont les bienvenus. »

La nuit tombée, slogans, étendards, musiques orientale ou techno ont continué d’animer la place, dans une atmosphère passant de la kermesse à la boîte de nuit en quelques encablures.

« Révolution, révolution », scandaient à intervalles réguliers les participants, dont un grand nombre de familles.

Cette atmosphère de fête a offert un contraste saisissant avec celle, morose, du défilé militaire a minima organisé en matinée au ministère de la Défense, en présence du président Michel Aoun et du premier ministre sortant Saad Hariri.

« Première fois »

Depuis le 17 octobre, le Liban vit au rythme d’une protestation sans précédent contre l’ensemble des dirigeants politiques, jugés incompétents et corrompus. Il a insufflé chez des centaines de milliers de Libanais de tous bords le désir d’un chamboulement du système de gouvernance, profondément ancré.

« C’est la première fois que les Libanais, toutes communautés confondues, manifestent massivement sans répondre à l’appel d’un parti », a souligné Tamara, 21 ans. « C’est ça la vraie indépendance ! »

Le 22 novembre 1943, le Liban est sorti du giron français à la faveur de manifestations populaires ayant rassemblé chrétiens et musulmans. Le pays a ensuite connu une guerre civile (1975-1990), puis deux occupations étrangères, israélienne et syrienne. Et il est resté profondément divisé, confessionnellement et politiquement.

Mais, cette année, « nous voulons prendre notre indépendance des corrompus qui nous gouvernent ! », a dit un manifestant place des Martyrs, Wajed, 26 ans.

« Quand les Français sont partis, d’autres nous ont occupés », a-t-il ajouté, en référence aux partis au pouvoir, conspués sans exception.

Avec la contestation, il n’y a pas eu de défilé officiel militaire sur le front de mer comme de coutume. Ni de cérémonie protocolaire au palais présidentiel.

Pour Wajed, il s’agit là d’une « victoire » supplémentaire pour un mouvement qui a déjà entraîné la démission du gouvernement Hariri, le 29 octobre.

Aucune issue au bras de fer avec le pouvoir n’est toutefois en vue, et la crise économique est aiguë.

Si le mouvement est resté pacifique jusque-là et la réponse des autorités mesurée, deux personnes sont mortes en marge des manifestations.

Mais à Beyrouth, comme à Saïda et Nabatiyé (sud), ou encore Tripoli (nord), des dizaines de milliers de Libanais ont ouvert une parenthèse dans les difficultés du quotidien pour laisser libre cours à leur bonheur du moment.

Dans cette dernière ville, à la pointe du mouvement depuis cinq semaines, des milliers de personnes ont illuminé le ciel avec la lampe torche de leurs téléphones, tandis qu’un couple de jeunes mariés dansait sur scène.

« Vous n’êtes pas seuls »

Ce souffle populaire a donc notamment pris la forme de « défilés civils » organisés via les réseaux sociaux.

« Il y a plein de marches, mais celle-là, c’est la plus folle ! J’espère que ce jour d’indépendance 2019 sera un tournant », a commenté Leïla, la cinquantaine, timbales en mains, dans un cortège à Beyrouth.

« Jusque-là, on avait les pieds de nos politiciens sur nos têtes. Nos poches sont toujours vides, mais on a retrouvé une dignité. »

Autre symbole de cette ferveur citoyenne, dans la vallée de Bisri, au sud-est de Beyrouth, des centaines de personnes ont marché contre un projet de barrage, dans cette région verdoyante riche de trésors architecturaux.

« Le plus important, c’est que nous soyons là tous ensemble pour construire un nouveau Liban », a résumé Karl, son vélo enveloppé dans le drapeau national sur la place des Martyrs.

Dans son histoire moderne, le pays a connu d’autres mouvements populaires, comme celui en 2005 après l’assassinat de l’ex-premier ministre Rafic Hariri imputé au régime syrien, qui avait abouti au départ des troupes syriennes. Mais ils se tenaient à l’appel des partis.

Galvanisés, de nombreux expatriés de tous les continents sont aussi retournés au pays pour marquer ce 22-Novembre.

« Nous vivons à l’étranger mais nos cœurs sont avec nos compatriotes au Liban. Nous sommes venus pour leur dire “vous n’êtes pas seuls” », a affirmé sur une télévision locale une expatriée, à son arrivée à l’aéroport de Beyrouth.