Le groupe État islamique n’est pas mort : la cinéaste québécoise Zaynê Akyol l’a vu à l’œuvre dans le nord-est de la Syrie, d’où elle est rentrée lundi, à l’issue d’un séjour de quatre mois au Kurdistan syrien.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Trois attentats à la bombe revendiqués par l’EI ont été commis près de son hôtel de Kamichli, ville proche du désert syrien. Pendant qu’elle visitait la ville de Deir ez-Zor, plus au sud, il fallait rouler à toute vitesse « parce que des gars à moto mitraillaient les autos ». Dans cette région, il y a des attaques djihadistes pratiquement chaque semaine, relate Zaynê Akyol.

Lundi, jour où la documentariste a pris le chemin du retour vers Montréal, le président Donald Trump a annoncé le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie. Ce retrait laisse la voie libre à la Turquie qui veut établir ce qu’elle appelle un « corridor sécuritaire » à l’intérieur de la Syrie.

Pour Zaynê Akyol, ce corridor n’aura rien de sécuritaire. L’invasion aura plutôt des retombées catastrophiques. Et donnera un nouveau souffle aux islamistes radicaux de l’EI.

« Ça mettra en danger des milliers de gens qui ont combattu l’EI », déplore-t-elle. Selon la cinéaste, l’incursion attendue marquera inévitablement le retour en force du groupe État islamique, qui a été chassé de ses derniers territoires en mars 2019, mais qui continue à manifester sa présence par des attentats hebdomadaires.

Prisonniers libérés ?

Des milliers d’anciens combattants du djihad sont aujourd’hui détenus dans des prisons contrôlées par les autorités kurdes qui administrent cette région jouissant d’un statut autonome en Syrie. Et trois camps abritent plus de 100 000 femmes et enfants de ces combattants.

Ils pourraient tous se retrouver en liberté dans la foulée d’un affrontement entre l’armée turque et les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes.

Ce scénario « met en danger des milliers de gens qui ont combattu l’EI et qui se trouveront plongés dans une nouvelle guerre. Il y aura une crise humanitaire et de nouveaux réfugiés », appréhende Zaynê Akyol. D’autant plus que les prisonniers djihadistes sont, en majorité, tout aussi convaincus qu’avant.

PHOTO FOURNIE PAR NICOLAS CANNICCIONI

La cinéaste Zaynê Akyol lors du tournage de son plus récent documentaire au Kurdistan syrien

La réalisatrice de Gulîstan, terre de roses, documentaire sur les combattantes kurdes engagées dans la guerre contre l’EI, sait de quoi elle parle. Au cours des derniers mois, elle a tourné sa caméra vers les soldats du djihad. Elle en a rencontré une soixantaine au Kurdistan syrien. Son constat : rares sont ceux qui ont vraiment abandonné l’idéologie radicale qui les avait poussés à adhérer à l’EI. Et c’est particulièrement vrai des combattants étrangers.

Un Tunisien m’a dit : “On va revenir, on va tous vous tuer, on va établir l’État islamique partout dans le monde.”

Zaynê Akyol

Une femme d’origine marocaine qui avait converti son mari au djihad se montrait toujours très fière des meurtres qu’il avait commis au nom du djihad.

À travers ses entrevues avec les anciens combattants et leurs proches, Zaynê Akyol a constaté que les djihadistes syriens étaient plus enclins à regretter leur engagement. « Ce sont des gens qui ont adhéré à l’EI parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, parce que ça leur donnait un travail, des femmes, une position. »

Les Saoudiens, Maghrébins, Français ou Allemands qui se sont enrôlés au sein du groupe État islamique étaient « vraiment endoctrinés », dit la cinéaste. « Ces gens voulaient vraiment combattre les infidèles. »

On estime qu’une trentaine de ressortissants canadiens sont détenus par les Kurdes, mais Zaynê Akyol n’en a pas rencontré dans le cadre de son documentaire. Ce qu’elle a pu constater, pendant son séjour, c’est que les responsables kurdes ont été dépassés par ces prisonniers dont ils ne savent trop que faire. Ils étaient sûrs que leurs pays d’origine les rapatrieraient, dit-elle. Ça n’a pas été le cas. Elle a aussi pu constater que les conditions de vie dans les camps sont atroces. Peu d’agences humanitaires y sont présentes. Dans la chaleur suffocante des tentes, il arrive que des enfants meurent de soif, lui a-t-on raconté.

Nouveau front

En voulant prendre contrôle d’une partie du Kurdistan syrien, Ankara cible en premier lieu les combattants kurdes, qu’elle associe au Parti des travailleurs kurdes de Turquie (PKK), mouvement considéré comme terroriste par une partie de la communauté internationale. Les forces kurdes syriennes vont selon toute probabilité résister à cette offensive, ce qui ouvrira un nouveau front en Syrie, après huit ans de guerre civile.

Les premiers à profiter du chaos seront forcément les djihadistes de l’EI. La Turquie sera occupée à combattre les Kurdes. De toute façon, Ankara a longtemps joué un « double jeu face à l’EI », note Zaynê Akyol.

La Turquie faisait partie de la coalition anti-EI, mais en même temps, elle a laissé beaucoup de combattants passer la frontière vers la Syrie.

Zaynê Akyol

Et plusieurs djihadistes lui ont raconté avoir reçu leur entraînement militaire… chez les Turcs.

Certains de ces djihadistes se terrent dans le désert et multiplient des attentats à la moto. D’autres sont en prison et ne font qu’attendre le jour où ils pourront reprendre les armes.