Un chef rebelle controversé qui refuse depuis des années de reconnaître la légitimité du gouvernement en place à Tripoli est à l'offensive depuis la semaine dernière. Après s'être imposés dans l'est du pays, Khalifa Haftar et ses troupes tentent de prendre le contrôle de la capitale, au risque de précipiter un bain de sang.

MARC THIBODEAU LA PRESSE

Qui est Khalifa Haftar ?

L'ex-militaire a servi comme général sous les ordres de Mouammar Kadhafi avant de tomber en disgrâce à la fin des années 60. Il a été récupéré par l'administration américaine, qui a tenté en vain de l'utiliser pour renverser le dictateur avant de l'exfiltrer vers les États-Unis. Le ressortissant libyen est revenu dans son pays d'origine en 2011, alors qu'un soulèvement soutenu par l'OTAN suivait son cours, et a réussi par la suite à s'imposer dans l'Est face à des groupes islamistes en prenant le contrôle de Benghazi, une importante ville côtière. Il a ensuite étendu sa zone d'influence pour intégrer notamment plusieurs infrastructures pétrolières importantes dans le sud du pays. Les forces de ce qu'il appelle l'Armée nationale libyenne sont aujourd'hui à couteaux tirés avec le gouvernement d'unité nationale officiellement reconnu par les Nations unies.

Que veut-il obtenir par l'offensive?

Vijay Prashad, auteur et journaliste d'origine indienne qui suit de près le conflit libyen, estime que Khalifa Haftar ne se gêne pas pour étaler crûment ses objectifs. « Il a dit qu'il voulait rentrer à Tripoli et jeter dehors tous les gens du gouvernement », relève l'analyste. L'ex-militaire dispose notamment de l'appui de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, qui lui ont permis de constituer un arsenal important. La France, note M. Prashad, a aussi soutenu l'homme fort libyen même si le pays s'en défend officiellement pour ne pas aller à l'encontre de la reconnaissance onusienne. « Il ne semble rien y avoir qui peut freiner la chute du gouvernement », relève-t-il. Des médias rapportent cependant que de puissantes milices sont venues appuyer le gouvernement officiel. Hier, les combats se déroulaient en périphérie de la ville, notamment au sud près de l'ancien aéroport international, fermé depuis longtemps. Ils ont fait plus de 35 morts et une quarantaine de blessés depuis jeudi, selon un décompte gouvernemental relayé par l'Agence France-Presse.

Que veulent les pays qui soutiennent Haftar ?

Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l'Université d'Ottawa, note que l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis veulent d'abord, par l'entremise de Khalifa Haftar, contrer l'action du Qatar et des groupes islamistes soutenus par cet État en Libye. Ils veulent aussi montrer que les révolutions sont un échec et décourager toute reprise du Printemps arabe en mettant en selle un homme fort capable de tenir le pays d'une main de fer. « Haftar représente un retour au passé. Il ne faut pas croire une seconde qu'il a l'intention d'instaurer une démocratie », prévient M. Juneau, qui s'inquiète pour le sort de la population libyenne, fortement éprouvée par des années de conflit.

Les États-Unis risquent-ils d'intervenir ?

L'administration américaine, qui avait joué un rôle-clé dans l'intervention militaire internationale ayant mené à la chute de Mouammar Kadhafi, s'est « largement désintéressée » de la Libye depuis l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, relève M. Juneau. Bien que le département d'État ait officiellement protesté hier contre l'offensive de Khalifa Haftar, l'arrivée potentielle au pouvoir d'un dirigeant fort susceptible de stabiliser le pays tout en empêchant l'installation de groupes terroristes peut plaire à Washington, dit l'analyste. Vijay Prashad pense que nombre de pays européens risquent aussi de trouver leur compte dans un tel scénario. Les risques d'exode massif de réfugiés seraient réduits alors que la production pétrolière serait relancée. La population risque fort pour sa part de se retrouver de nouveau sous le joug d'un dictateur, dit-il. « Les Libyens représentent un dommage collatéral », ironise M. Prashad.