Le mouvement de contestation secouant le Liban ne montre aucun signe d’essoufflement malgré les promesses du gouvernement, qui tente en vain, sur fond de crise économique, d’apaiser une population indignée par la corruption, les inégalités et l’incurie de l’État.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Après avoir suscité l’indignation par l’annonce d’une série de nouvelles taxes ciblant notamment la populaire application téléphonique WhatsApp, le premier ministre du Liban, Saad Hariri, a changé de cap à 180 degrés au début de la semaine.

À cette occasion, il a notamment promis de présenter un budget pour 2020 sans nouveaux impôts, en plus d’annoncer une baisse de moitié de la rémunération des élus.

Le président du pays, Michel Aoun, est intervenu publiquement à son tour jeudi pour appuyer les réformes économiques annoncées. Il a opposé du même coup une fin de non-recevoir à l’une des demandes centrales des manifestants, qui demandent la « chute du régime » en place et le renouveau de l’ensemble de la classe politique.

Kareem Chehayeb, journaliste indépendant qui suit de près la contestation à Beyrouth, note que les interventions de ces élus ont galvanisé les manifestants.

« Ça les a mis encore plus en colère. Les gens n’ont plus aucune confiance envers eux », relève M. Chehayeb.

« Les politiciens commencent toujours en disant qu’ils sont sympathiques aux demandes des manifestants, mais les menacent ensuite en disant que le pays risque de retomber en guerre civile », dit-il.

Dette massive

Bassel Salloukh, professeur de science politique à la Lebanese American University de Beyrouth, souligne que le mouvement de contestation est une réaction à des décennies de gabegie liée au système politique confessionnel mis en place à la fin de la guerre civile.

Les dirigeants des différentes communautés qui se partagent le pouvoir ont institué une forme de « clientélisme » conditionnant l’accès aux ressources et aux emplois étatiques à la fidélité politique, ce qui a favorisé la corruption et les excès en tout genre.

La détérioration de la situation économique du Liban, aujourd’hui confronté à une dette massive représentant 150 % du produit intérieur brut, a fini par mettre le système à mal.

« Il faut des ressources pour lubrifier la machine. À mesure qu’elles s’épuisaient, de plus en plus de gens ont été privés de tout soutien et ont été placés le dos au mur », relève M. Salloukh.

Le pays est aujourd’hui divisé entre les gens qui veulent en finir avec le système confessionnel et ceux qui ont un intérêt personnel à le maintenir.

Bassel Salloukh, professeur de science politique à la Lebanese American University de Beyrouth

Hady Amr, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’institut Brookings, note que l’État libanais est aujourd’hui incapable d’assurer des services élémentaires comme l’accès à l’eau et à l’électricité.

Les familles sont forcées d’assumer de coûteuses dépenses pour assurer des besoins élémentaires alors qu’une élite privilégiée continue de s’enrichir, ce qui alimente la colère populaire.

La goutte qui a fait déborder le vase

Il y a une dizaine de jours, la déliquescence des services publics a été mise en lumière par le déclenchement de multiples incendies de forêt. Les hélicoptères de l’État se sont révélés inutilisables, ce qui a forcé le gouvernement à demander l’aide des pays voisins.

L’annonce de nouvelles taxes est la goutte qui a fait déborder le vase, note M. Adr, qui redoute la multiplication d’affrontements violents sur le terrain.

Tout en insistant sur le droit de la population à manifester, le gouvernement a demandé cette semaine à l’armée d’intervenir pour assurer la libre circulation des citoyens.

Des barrages routiers ont été démantelés dans différentes régions du pays sans entamer la détermination des opposants du gouvernement, qui continuent de manifester dans de nombreuses villes.

PHOTO ALI HASHISHO, REUTERS

Des manifestants ont érigé des barrages routiers à l'aide de pneus. 

Kareem Chehayeb note que les protestataires craignent plus la « violence informelle », articulée en arrière-plan par des acteurs politiques, qu’un affrontement tous azimuts avec les forces de l’ordre.

Hier, des sympathisants du Hezbollah ont croisé le fer avec des manifestants à Beyrouth avant que les forces de l’ordre n’interviennent pour calmer les esprits.

PHOTO IBRAHIM AMRO, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, qui est aussi la cible de critiques populaires, a demandé à la fin de l’après-midi à ses partisans de se retirer des places où la population manifeste pour éviter les confrontations.

Il a réitéré dans la foulée son soutien au gouvernement et dénoncé le « chaos » qui découlerait d’un éventuel vide politique à la tête du pays.

Impasse

M. Chehayeb pense qu’un remaniement ministériel d’envergure pourrait maintenant être annoncé pour tenter d’apaiser les manifestants.

Il aurait peu d’effet, dit-il, puisque nombre d’entre eux exigent un gouvernement de transition, une réforme politique d’envergure et des élections législatives anticipées.

« Nous sommes dans une impasse », relève Bassel Salloukh, qui s’inquiète de l’incidence d’un blocage durable sur la situation économique du pays.

« Le temps manque tant l’économie va mal. On ne peut se permettre six mois de grève », prévient-il.

Les Irakiens aussi dans la rue

Les manifestations au Liban trouvent écho en Irak, où le gouvernement fait face à une fronde populaire. Des milliers de citoyens excédés par la corruption et le manque de services publics sont retournés dans la rue hier pour crier leur indignation, ce qui a suscité de nouveaux affrontements avec les forces de l’ordre, qui ont fait plus d’une quarantaine de morts, selon un décompte de l’Agence France-Presse. Une première vague de manifestations au début du mois avait été réprimée par la force, ce qui avait fait 150 morts et 3000 blessés. Bassel Salloukh, professeur de science politique de la Lebanese American University à Beyrouth, note que les Irakiens tentent, comme les manifestants libanais, de s’affranchir d’un système politique sectaire qui a été institué plus tardivement, après l’invasion américaine de 2003. « C’est un pays riche en pétrole, mais une bonne partie de la population vit dans la pauvreté totale », relève l’analyste, qui voit mal comment l’État peut espérer venir à bout de la contestation par la force. « C’est une marque de faiblesse », dit-il.