Jusqu'à tout récemment, Isra Almodallal, 23 ans, était présentatrice de télévision.

Publié le 20 déc. 2013
Nathalie Collard LA PRESSE

Diplômée du Grange Technology College à Bradford, en Grande-Bretagne, et de l'Université de Gaza, la jeune femme est désormais porte-parole du Hamas.

Elle sera responsable des relations avec la presse étrangère, une première pour cette organisation islamiste basée à Gaza.

Pourquoi avoir laissé un poste de journaliste jouissant d'une liberté de parole pour représenter un groupe qui figure sur la liste des organisations terroristes des États-Unis, du Canada et de l'Union européenne?

«C'était une décision difficile, répond la jeune femme, jointe au téléphone par La Presse. J'aimais beaucoup mon travail de journaliste, mais c'était pour moi l'occasion de m'impliquer, de mettre mes compétences au service de mon peuple qui souffre. Comme je comprends la réalité occidentale, j'étais toute désignée Je suis très heureuse de cette nouvelle responsabilité.»

Née en Égypte, Isra Almodallal a grandi à Gaza avant d'aller vivre en Angleterre afin que son père puisse terminer son doctorat.

Bien qu'elle occupe un bureau dans le même édifice que les dirigeants du Hamas, elle devrait rester loin de la politique et se concentrer surtout sur la réalité quotidienne des Palestiniens: la santé, l'éducation et les conditions de vie en général. En entrevue, elle parle d'ailleurs beaucoup des conditions difficiles vécues par les Palestiniens.

«Je veux que les gens connaissent la réalité de la vie des gens à Gaza et dans les territoires occupés, affirme Isra Almodallal. Ce n'est pas facile, les conditions sont terribles, il y a souvent des pannes d'électricité, les gens ne sont pas libres de leurs mouvements, c'est un peu comme une prison, ici», souligne Isra Almodallal.

Cela dit, la jeune femme aimerait bien entreprendre une tournée pour aller rencontrer les journalistes ailleurs sur la planète. «Peut-être qu'un jour, ce sera possible», dit-elle.

«Tactique politique»

Selon Pierre-Alain Clément, chercheur à l'observatoire sur le Moyen-Orient à la chaire Raoul-Dandurand, la nomination d'Isra Almodallal est une «tactique politique pour donner une image plus positive du Hamas». «Cela permettra peut-être de briser l'image négative associée au Hamas, ajoute-t-il, mais cela demeure avant tout symbolique.»

Le choix d'une femme, jeune de surcroît, a tout de même capté l'attention de la presse étrangère. Sur ce plan, pari réussi. «Le choix d'une femme était intentionnel, une façon pour nous de briser l'image stéréotypée du Hamas qui circule à l'étranger voulant qu'il s'agisse d'une organisation opposée à l'émancipation des femmes», a déclaré récemment le patron d'Isra Almodallal, Ihab al-Ghussein, au site Al-Monitor.

«Le fait que je sois une femme, à mes yeux, ne change pas grand-chose, confie la principale intéressée. La vie est dure ici autant pour les hommes que pour les femmes. Peut-être est-elle plus difficile pour les femmes, mais c'est difficile partout. J'ai 23 ans, je suis divorcée et j'ai un enfant, et je suis certaine que je trouverais ça tout aussi dur si j'habitais en Angleterre.»

Même si Isra Almodallal se dit en faveur de l'émancipation des femmes, sa nomination ne convainc pas la militante féministe Zeinab al-Ghomini, qui l'a récemment qualifiée de «gadget» dans une entrevue accordée au Figaro. «Elle a été choisie parce qu'elle est anglophone. Elle n'aura aucune influence sur le processus décisionnel du gouvernement. Sa nomination ne doit pas faire oublier que la fonction publique à Gaza compte 7% de femmes seulement, soit deux fois moins qu'à la prise du pouvoir du Hamas en 2007.»

Bien de son temps, la jeune Isra Almodallal est présente sur Facebook et Twitter (son compte, @isra_jourisra, a plus de 6000 abonnés). Cette présence sur les réseaux sociaux ne signifie pas pour autant une totale liberté de parole. En effet, la porte-parole n'a pas le droit de communiquer avec les médias israéliens, car le Hamas l'interdit à tous les journalistes palestiniens depuis un an.

Pour Rachad Antonius, professeur à la faculté des sciences humaines de l'Université du Québec à Montréal, l'arrivée d'un nouveau visage au Hamas est avant tout un geste de relations publiques. «C'est une bonne idée de choisir quelqu'un qui sait parler aux Occidentaux et qui comprend leurs codes, note le professeur, qui revient tout juste d'un séjour de plusieurs semaines au Moyen-Orient. Les Israëliens font ça tout le temps et leur discours passe mieux. Isra Almodallal est jeune, elle est issue de la nouvelle génération, peut-être aura-t-elle une influence sur les autres femmes palestiniennes? Mais comme elle est subalterne, elle n'aura pas une grande marge de manoeuvre.»