L'Afghanistan n'est pas tendre avec les femmes. Même si leur situation s'est améliorée depuis la chute des talibans, plusieurs sont victimes de violence conjugale. Lorsqu'elles s'enfuient, elles se retrouvent seules, sans ressources, exclues. Quelques refuges les accueillent et les soutiennent. Témoignages.

Michèle Ouimet, envoyée spéciale LA PRESSE

Farida n'a aucun regret. Lorsqu'elle s'est enfuie de son village, elle savait qu'elle ne pourrait plus jamais revenir. Les hommes la tueraient parce qu'elle les déshonorait.

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Elle avait peur de son mari, déficient intellectuel, sourd et muet, et elle ne pouvait plus endurer sa belle-famille, qui la battait et l'obligeait à exécuter les tâches les plus ingrates: aller chercher l'eau, couper du bois, cuire le pain.

Elle n'en pouvait plus. C'était la fuite ou le suicide.

Elle a décidé de fuir.

Elle n'avait que 12 ans lorsque son père l'a donnée en mariage à un homme de 35 ans. Dans le village, les gens la montraient du doigt: «Tiens, la femme du fou!»

À 14 ans, elle a pris la fuite après 2 ans de calvaire, 2 ans à se faire battre et humilier, 2 ans à se sentir immensément seule avec sa peur. Le plus dur? «Vivre avec mon mari, répond-elle. Il était grand et il ne comprenait rien. Il me terrifiait.»

Au début, il ne l'a pas touchée, car elle était trop jeune. Mais à 14 ans, sa belle-famille a voulu la forcer. C'est là qu'elle a pris ses jambes à son cou dans un sauve-qui-peut désespéré. Elle s'est enfuie dans les montages en plein hiver.

Elle vivait dans un village pachtoune ultraconservateur dans la province de Khost, où les femmes ne peuvent pas se dévoiler devant les hommes de leur famille. Une région où l'honneur est sacré et où les femmes sont assassinées si elles dérogent au strict code pachtoune. Une région où les crimes d'honneur restent impunis.

Farida a marché pendant trois jours sans savoir où elle allait, affrontant le froid, mendiant sa nourriture. Une famille l'a recueillie. Quand ils ont appris le nom de son village, ils ont eu peur. Peur de la vengeance des hommes que Farida fuyait. Ils l'ont remise entre les mains de la police.

Les policiers aussi connaissaient le village de Farida. Les hommes la tueraient sans hésiter. Ils l'ont donc envoyée à Kaboul. Elle s'est retrouvée dans un refuge où elle vit depuis six ans. Aujourd'hui, Farida a 20 ans. Et elle n'a aucun regret.

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Très mince, enveloppée dans une longue robe noire, elle porte un léger foulard qui cache à peine ses cheveux foncés. Farida a des traits délicats et de grands yeux noirs. Assise droite sur le bord de sa chaise, elle répond aux questions sans hésitation. Mary Akrami*, la directrice du refuge, traduit.

L'entrevue se déroule dans un bureau près du centre-ville de Kaboul. Pas de photo, pas de magnétophone. Farida a quitté sans se faire remarquer son refuge en auto, accompagnée par Mary Akrami. Elles doivent être très prudentes - les hommes du village la cherchent encore, même après six ans, car leur honneur n'a toujours pas été lavé.

«C'est une longue histoire, soupire Mary Akrami. Et c'est un cas extrêmement délicat, qui a mis le gouvernement dans l'embarras.»

En 2007, des hommes du village sont venus à Kaboul et ont exigé que Farida leur soit rendue. Elle vivait au refuge depuis trois ans. Ils sont allés au Parlement, ils ont tiré des ficelles, utilisé leurs relations.

Une réunion a finalement été organisée avec des députés, dont une femme, et des hommes du village. Le père de Farida était présent. En tout, une dizaine de personnes étaient assises autour d'une table. Au milieu, Farida, Mary Akrami à ses côtés.

«Si tu ne reviens pas, la honte rejaillira sur nous et nous perdrons notre dignité», a dit son père.

«Si je reviens, vous allez me tuer, a-t-elle répondu d'une voix forte. Je refuse de vous suivre, je veux envoyer un message aux filles pachtounes, je veux leur dire que vous n'avez pas le droit de nous traiter comme vous le faites!»

L'assemblée était stupéfaite. Farida, du haut de ses 17 ans, osait affronter les hommes de son clan. Même Mary Akrami a été soufflée. «Elle a été formidable», dit-elle.

Comment a-t-elle fait pour affronter ces hommes sans fléchir?

Elle sourit doucement puis fronce les sourcils. «Dieu m'a aidée.»

Farida s'est ensuite tournée vers la députée. «Pourquoi devrais-je retourner chez nous? Les filles de mon village ne peuvent pas aller à l'école. Je voudrais être comme vous, mais c'est impossible. Vous avez eu la chance d'étudier. Pourquoi vous et pas moi?»

Le lendemain, elle a dit à Mary qu'elle voulait aller à l'école. Le refuge l'a inscrite dans un établissement privé. Elle étudie l'anglais et l'informatique dans la plus grande discrétion.

Les hommes n'ont pas baissé les bras. L'histoire s'est rendue jusqu'au bureau du président Hamid Karzaï. Ils ont déposé une résolution adoptée par la Loya Jirga (assemblée) du village, signée par 400 hommes. Ils exigeaient le retour immédiat de Farida.

Des débats ont enflammé le Parlement. Certains députés voulaient fermer le refuge parce qu'il encourageait les femmes à déserter le domicile conjugal. Même le ministre de l'Intérieur a demandé que Farida retourne dans son village.

Au milieu de cette tempête, Farida. Petite, menue. À peine 17 ans. Farida, plus déterminée que jamais et qui refusait obstinément de retourner dans son village. «Je me battais, sans penser à rien d'autre, dit Farida. Je voulais me défendre jusqu'à la fin. C'était instinctif.»

Les refuges sont inviolables et les femmes y ont une protection absolue. Aucun homme ne peut les prendre de force. Il existe quatre refuges à Kaboul. Chacun héberge entre 35 et 40 femmes qui ont fui le domicile conjugal. La plupart y passent un mois ou deux; d'autres, comme Farida, restent plusieurs années.

Mary Akrami s'est débattue. La pression était très forte. Elle les a menacés. «Si vous obligez Farida à quitter le refuge, j'alerte la communauté internationale!» Elle a aussi mis le gouvernement au défi. «Vous devez régler le problème. Trouvez une solution!»

Farida a gagné. Elle est restée au refuge, et les hommes sont retournés au village. Mais la bataille n'était pas terminée. Farida a demandé le divorce. Le dossier explosif s'est retrouvé en cour. En septembre, un jugement de première instance a déclaré que Farida avait le droit de demander le divorce. Son cas, précise Mary Akrami, va se retrouver devant la Cour suprême.

Si Farida gagne, elle ne pourra pas retourner dans son village. Ni vivre seule à Kaboul. «Elle va se trouver un bon mari», dit Mary.

Farida proteste aussitôt. «Non! Je me considère comme un homme.»

Combien de temps avant que la Cour suprême tranche? Un an, deux peut-être.

Le refuge n'a pas beaucoup d'argent. «Notre situation financière est très précaire, précise Mary Akrami. Nous payons les études de Farida. C'est une femme brillante. Mais pendant combien de temps pourra-t-elle vivre ici?»

Les hommes du village n'ont toujours pas renoncé. La Cour suprême décidera bien ce qu'elle voudra; eux veulent venger leur honneur perdu. Et la seule façon de le venger, c'est en tuant Farida. Ils la cherchent. Et ils la chercheront toujours.

Farida n'a que deux possibilités: changer d'identité ou s'exiler.

Mais elle ne veut pas quitter l'Afghanistan. Elle est très attachée à son pays. Malgré tout.

*Mary Akrami est aussi directrice d'une ONG qui s'occupe des femmes et des enfants, Afghan Women Skills Development Centre.

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Des promesses et peu d'action

L'histoire de Farida n'est pas unique. «J'ai deux autres cas de crimes d'honneur dans mon refuge, dit Mary Akrami. Certaines femmes vivent chez nous pendant des années.»

Mme Akrami raconte l'histoire d'une femme, déficiente intellectuelle, qui a été trouvée dans la rue, errante, enceinte de neuf mois. Elle avait été violée. Elle a accouché au refuge. Depuis, elle y vit avec sa fille, qui a maintenant 6 ans. Personne ne veut s'occuper d'elle, son cas est trop lourd. Et elle n'est pas autonome. Si le refuge ferme ses portes, que lui arrivera-t-il?

Selay Ghaffar dirige aussi des refuges pour femmes à Kaboul. La veille de notre entrevue, elle avait rencontré le président Hamid Karzaï. Mary Akrami était d'ailleurs présente à cette réunion.

«Nous avons des cas extrêmement complexes, explique Selay Ghaffar. L'année dernière, le gouvernement a créé une commission qui relève de la Cour suprême et où siègent des ministres. Son mandat: trouver des solutions pour ces femmes qui vivent dans nos refuges depuis des années et qui sont toujours poursuivies par leur mari. Pour l'instant, il y a beaucoup de promesses et peu d'action.»

Pendant que Mary Akrami et Selay Ghaffar gèrent leurs refuges, RAWA, organisation féminine révolutionnaire, s'inquiète des négociations du gouvernement Karzaï avec les talibans.

«Les Occidentaux sont venus en Afghanistan pour défendre les droits des femmes. Aujourd'hui, ils acceptent de négocier avec les talibans, s'indigne Parween. Regardez ce qui se passe dans les villages menés par les talibans: les filles ne vont pas à l'école et les femmes n'ont aucun droit.»

RAWA travaille dans la clandestinité, car ses membres reçoivent de nombreuses menaces.