Les accusations de viols contre les femmes et les enfants par l’armée russe s’accumulent ces derniers jours. Ces témoignages, « douloureux à vivre et à supporter », bouleversent l’avenir des femmes ukrainiennes, estime une organisation du pays.

Publié le 9 avril
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

Le mois dernier, Olha*, femme de 31 ans vivant à Malaya Rohan, village de la région de Kharkiv, avait trouvé refuge dans le sous-sol d’une école avec une quarantaine d’autres résidants.

À l’ONG Human Rights Watch, elle a rapporté qu’un soldat russe était entré de force dans l’école vers minuit, le 13 mars. « Il a brisé les vitres à l’entrée […] et a frappé bruyamment à la porte », a-t-elle raconté.

Le soldat l’aurait emmenée dans une salle de classe au deuxième étage et aurait pointé son arme sur elle, lui ordonnant de se déshabiller. « Il m’a dit de [pratiquer le sexe oral]. Pendant tout ce temps, il tenait son arme près de ma tempe ou la pointait sur mon visage. Deux fois, il a tiré sur le plafond et a dit que c’était pour me “motiver” », se remémore-t-elle.

Le récit d’Olha n’est pas unique. Dans les derniers jours, plusieurs organismes ont rapporté avoir recueilli des allégations de violences sexuelles commises par des soldats russes.

Le soldat russe aurait violé Olha à deux reprises, un couteau sous la gorge. « Il m’a dit que je lui rappelais une fille avec laquelle il était allé à l’école », raconte-t-elle.

Il lui aurait lacéré le cou et la joue, et aurait coupé une partie de ses cheveux. Il l’aurait aussi frappée au visage et giflée à plusieurs reprises. Il aurait finalement quitté l’école le lendemain matin.

Des nouvelles « douloureuses »

« Nous avons reçu des témoignages de femmes et d’enfants violés par les soldats russes », affirme d’emblée Sasha Kantser, responsable des affaires extérieures à l’atelier féministe de Lviv, en entrevue avec La Presse. L’organisme accompagne les réfugiés et offre de l’éducation sexuelle en temps de guerre. Elle estime que les viols sont sous-déclarés, puisqu’il est difficile pour les femmes d’en parler ouvertement.

Les femmes en Ukraine reçoivent de nombreux messages agressifs sur les réseaux sociaux de la part d’hommes russes depuis au moins 2014, soit au moment de l’annexion de la Crimée par la Russie, explique Mme Kantser.

Nous avons des raisons de croire qu’agresser sexuellement une femme ukrainienne était et reste un fantasme sadique quelque peu colonial de ces hommes en Russie qui soutiennent Poutine. Il n’est donc pas surprenant qu’ils violent des femmes en pleine guerre.

Sasha Kantser, responsable des affaires extérieures à l’atelier féministe de Lviv

Toutes les nouvelles de viols commis sur des femmes et des enfants sont « physiquement douloureuses à vivre et à supporter », ajoute-t-elle. « Ces crimes influencent toutes les femmes ukrainiennes. Il est maintenant très difficile de croire en l’avenir, de construire et de rêver avec toutes ces connaissances douloureuses sur le monde et le comportement humain », laisse tomber Mme Kantser.

La pointe de l’iceberg

Les lois de la guerre interdisent pourtant les viols et autres violences sexuelles. Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté en 2008 la résolution 1820, qui reconnaît les violences sexuelles, en particulier le viol, comme une arme de guerre et un crime contre l’humanité.

« C’est tout à fait inhumain et complètement interdit. C’est l’un des crimes de guerre les plus odieux. Ça démontre un mépris total du droit des conflits armés », lance Richard Giguère, brigadier-général retraité des Forces armées canadiennes et expert à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval.

« Les indications de personnes violées, torturées, exécutées – et dans certains cas dont le corps est profané – sont un outrage à notre humanité », a quant à lui déclaré le président des États-Unis, Joe Biden, jeudi.

Malgré l’interdiction, la violence sexuelle est souvent présente en temps de guerre, affirme Aurélie Campana, professeure au département de science politique de l’Université Laval. « Dans les conflits les plus récents, que ce soit en Afrique, en Syrie ou en Tchétchénie, on voit que la violence sexuelle est vraiment répandue », dit-elle.

Chose certaine, les témoignages qui commencent à émerger en Ukraine ne sont certainement que la pointe de l’iceberg, affirme Mme Campana. « Les violences sexuelles, c’est un tabou. Beaucoup de femmes n’osent pas en parler, parce qu’elles ont peur d’être rejetées par leur conjoint », dit-elle.

Une enquête de la Cour pénale internationale sur d’éventuels crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine est en cours. Par ailleurs, la Gendarmerie royale du Canada a annoncé jeudi vouloir recueillir des preuves « de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité » auprès de réfugiés ukrainiens.

* Le nom de la victime a été modifié par l’ONG Human Rights Watch, afin de protéger son identité.

En savoir plus

  • 13
    Nombre d’années depuis que le Conseil de sécurité des Nations unies reconnaît les violences sexuelles comme un crime contre l’humanité
    Source : Conseil de sécurité des Nations unies
    41
    Nombre de pays qui ont demandé une enquête de la Cour pénale internationale sur d’éventuels crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine
    Source : Cour pénale internationale