Quand il a compris que son fils de 9 ans allait périr sous les bombes ou mourir de soif s’ils restaient à Marioupol, Pavel Gomzyakov a décidé qu’ils quitteraient coûte que coûte la ville assiégée par les Russes.

Publié le 19 mars
Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

« Nous avons survécu dans le froid sans pouvoir appeler à l’aide, sans eau potable, sans nourriture ni médicaments », raconte ce père de famille à La Presse.

Il n’est pas le seul. Des milliers de civils ont décidé de quitter Marioupol cette semaine. Mercredi, un théâtre où s’étaient réfugiées des centaines de personnes a été bombardé par les Russes, selon les autorités ukrainiennes.

Celles-ci rapportaient vendredi que des « centaines » de personnes se trouvaient toujours sous les décombres du théâtre. Le président ukrainien accuse les forces russes d’avoir pris pour cible l’édifice en face duquel le mot « ENFANTS » avait été peint sur le sol en larges lettres, en russe, dans une vaine tentative de protéger ses occupants.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Théâtre à Marioupol, avant le bombardement, près duquel on peut voir le mot « ENFANTS » peint sur le sol, en russe

Il s’agit de la dernière horreur à frapper la ville du sud-est de l’Ukraine, que les forces russes pilonnent depuis des jours. La semaine dernière, un hôpital pédiatrique et une maternité de Marioupol avaient aussi été bombardés par la Russie, selon Kyiv.

Pavel Gomzyakov pensait pouvoir rester dans sa ville au début des hostilités. Avec sa femme et son fils, ils ont d’abord déménagé chez ses parents dans un quartier éloigné du front. Mais les combats se sont rapprochés.

Le photographe de mariage a donc décidé qu’il fallait partir. Le 10 mars, il a rempli un sac à dos avec son précieux matériel photographique. La famille a pris quelques rares bagages. Puis ils ont tenté de fuir.

PHOTO FOURNIE PAR PAVEL GOMZYAKOV

Pavel Gomzyakov et sa famille en des temps plus heureux

La ville était bombardée, les routes minées, dit-il. Il était impossible de partir. Ils ont dû se rendre dans un refuge où ils sont restés jusqu’au 15 mars.

Mon fils voulait boire et manger, il avait froid et des obus explosaient au-dessus de sa tête, des maisons brûlaient autour de lui ! L’aviation volait constamment et larguait des bombes.

Pavel Gomzyakov

De son côté, sa fille de 17 ans était coincée dans la ville assiégée de Kharkiv, où elle étudie. Rongés par la peur, les parents ont réussi à la faire partir pour l’Allemagne « avec de bonnes personnes ». « Ma fille est seule dans un pays étranger maintenant », dit Pavel.

Puis, mercredi, la famille a tenté le tout pour le tout. Elle est montée dans la voiture d’un ami puis a fui Marioupol par une route qu’elle savait minée.

PHOTO ALEXANDER ERMOCHENKO, REUTERS

Des résidants marchent près d’un immeuble détruit par une explosion, à Marioupol.

Selon les autorités municipales, 300 000 personnes sont toujours coincées dans la ville, privée d’eau, de nourriture, d’électricité et de chauffage. « Très peu de chanceux qui ont une voiture et du carburant se sont échappés de Marioupol. Personne ne sauve les autres », déplore Pavel.

Mais son cauchemar est loin d’être fini. La famille est désormais sur la route de l’exil. Sans ressources, elle doit compter sur la générosité d’amis.

Marioupol était une belle ville paisible. Les hostilités m’ont privé de ma maison et de mes moyens de subsistance. Tout cela a brûlé à Marioupol.

Pavel Gomzyakov

Théâtre : un bilan incertain

Les autorités de Marioupol estiment que le siège y a fait 2500 morts. Le bilan pourrait s’alourdir avec l’attaque du théâtre, quoique pour l’instant, on ne signale aucun mort.

Selon le conseil municipal de Marioupol, le bombardement a fait au moins un blessé grave. La recherche des survivants était toujours en cours vendredi, selon les autorités.

Le cas de Marioupol montre bien combien il est difficile de voir à travers le brouillard de guerre. Le nombre de morts que la municipalité recense est bien supérieur aux 816 dénombrés par l’ONU dans toute l’Ukraine en date du 17 mars.

PHOTO ALEXANDER ERMOCHENKO, REUTERS

Des corps reposent sur le sol à côté de tombes de résidants locaux enterrés dans le quartier résidentiel de la ville assiégée de Marioupol.

« Le nombre réel est probablement beaucoup plus élevé », a reconnu la secrétaire générale adjointe aux affaires politiques et de la consolidation de la paix de l’ONU, Rosemary DiCarlo.

Marioupol est coupé du monde depuis des jours. Mais les Ukrainiens qui ont fui la ville cette semaine partagent leurs récits, qui laissent présager un bilan beaucoup plus lourd.

« Il y a des gens avec des membres déchirés qui gisent dans leur cour. Personne ne peut les aider », a raconté dans un message Facebook Christina Jolos, qui vient tout juste de fuir Marioupol.

« Les morts sont simplement recouverts de terre sur place. Leurs proches ne peuvent même pas les retrouver ensuite, dit-elle. Souvent, les gens sont tués quand ils partent chercher de l’eau, quand ils font la file ou quand ils cuisinent de la soupe sur un feu de bois. »

Avec l’Agence France-Presse