(Londres) Au moment où les Occidentaux menacent Moscou de sanctions sans précédent en cas d’intervention en Ukraine, des ONG et responsable britanniques dénoncent le rôle de l’argent russe issu de la corruption qui infiltre les marchés financiers et immobilier du Royaume-Uni.

Publié le 28 janvier
Véronique DUPONT Agence France-Presse

« Pendant que Moscou montre ses muscles en Ukraine, l’argent russe empoisonne toujours nos rivages », assène Tom Tugendhat, député conservateur et président de la Commission parlementaire britannique aux Affaires étrangères dans une tribune publiée vendredi par CityAm, l’un des quotidiens prisés par la puissante industrie financière britannique.

Ce n’est pas seulement les tanks qui représentent une menace, mais l’argent liquide.

Tom Tugendhat, président de la Commission parlementaire britannique aux Affaires étrangères

Le député conservateur a estimé que les fonds placés dans des « comptes et propriétés à Londres sont utilisés pour miner la sécurité du Royaume-Uni », citant notamment la mort de l’ex-agent russe Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium en 2006 à Londres après avoir dénoncé la corruption et les liens présumés des services russes avec le crime organisé.

PHOTO ARCHIVES BLOOMBERG NEWS

Dans une lettre dictée sur son lit de mort, l’ex-espion russe Alexandre Litvinenko a accusé le président Vladimir Poutine d’avoir commandité son meurtre. Le Kremlin, qui refuse d’extrader les deux principaux suspects, a toujours nié cette accusation.

Après des années de tensions extrêmes avec la Russie, Londres a pris une position très offensive dans la crise en Ukraine, accusant Moscou de vouloir prendre Kiev et d’y placer un gouvernement prorusse, et envoyant des missiles antichars pour l’armée ukrainienne.

« Londongrad »

Mais les autorités britanniques sont aussi accusées de fermer les yeux sur l’origine d’une partie de l’argent russe affluant à Londres, parfois surnommé « Londongrad », soupçonné de venir parfois de la corruption, d’activités criminelles, et d’être utilisé à des fins d’influence.

PHOTO PARLEMENT BRITANNIQUE, VIA AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Royaume-Uni a une responsabilité particulière dans la crise actuelle à cause du rôle de Londres dans le blanchiment d’argent mondial, affirme le député conservateur Tom Tugendhat, président de la Commission parlementaire britannique aux Affaires étrangères.

Des oligarques russes disposent d’importants avoirs et propriétés dans les quartiers huppés de Londres.

Sur la BBC, Tom Tugendhat a jugé que le Royaume-Uni avait une responsabilité particulière dans la crise actuelle à cause du rôle de Londres dans le blanchiment d’argent mondial.

Une grande partie de l’argent qui cause malheureusement de l’instabilité, ici en Bosnie et en Ukraine et bien sûr en Russie, circule dans nos marchés à Londres ».

Tom Tugendhat, président de la Commission parlementaire aux Affaires étrangères, dans une entrevue à la BBC

Selon des diplomates américains cités vendredi par le quotidien britannique The Times, l’inaction de Londres face au flot d’argent russe dans l’économie britannique minimisera l’efficacité de potentielles sanctions financières contre le président russe Vladimir Poutine, évoquées par Washington.

La « machine à laver » britannique

L’ONG Transparency International estime à 1,5 milliard de livres (2,6 milliards de dollars canadiens) la valeur des biens immobiliers détenus au Royaume-Uni par des Russes accusés de corruption ou liés au Kremlin.

Dans ce montant, 1 milliard de livres sont détenues par des sociétés basées dans des paradis fiscaux dépendant de la Couronne britannique, comme les Iles Vierges Britanniques et l’île de Man, selon l’organisation.

Ce n’est pas un secret que la Grande-Bretagne représente une machine à laver pour l’argent sale et la réputation de Russes et pour des ressortissants d’autres pays. Cela a un impact non seulement sur les citoyens des pays aux régimes corrompus, mais pose des menaces à la sécurité ici au Royaume-Uni.

Duncan Hames, directeur des politiques chez Transparency International UK.

« Le gouvernement devrait faire avancer des réformes attendues de longue date pour empêcher les criminels et les corrompus de stocker leurs gains illicites dans des propriétés haut de gamme ici » au Royaume-Uni, ajoute-t-il dans une déclaration reçue par l’AFP vendredi, appelant notamment Londres à geler des actifs.  

Le Royaume-Uni inflige pour l’instant des sanctions financières pour corruption à 14 personnalités russes.

En 2018, un rapport de la Commission britannique des Affaires étrangères intitulé « l’or de Moscou », publié en pleine affaire Skripal (un ex-agent double empoisonné en Angleterre, par Moscou d’après Londres), concluait que la meilleure manière de contrer une agression russe serait d’empêcher le Kremlin de blanchir de l’argent illégal au Royaume-Uni et à travers ses territoires d’outre-mer.

Dans ce rapport, l’activiste anticorruption Roman Borisovich décrivait les oligarques russes comme appartenant à une « même classe » de gens redevables au Kremlin.

« Même s’ils peuvent sembler très différents — l’un possède une équipe de soccer, l’autre a donné de l’argent à une école d’Oxford, un autre a été emprisonné dans les geôles communistes, un autre était fonctionnaire… — […] ils ont gagné de l’argent grâce à une relation avec le gouvernement russe. […] Ce lien les force à faire toutes sortes de choses pour Poutine ».

La Commission des affaires étrangères compte lancer rapidement une enquête sur la réglementation des flux d’argent dans le monde, a indiqué vendredi à l’AFP un de ses porte-paroles.