« Cela date de 2009 », « C’est un coup de notre mafia », « Je n’ai jamais rien fait d’illégal ni de mal », s’est démené le premier ministre tchèque Andrej Babiš lors d’un débat électoral, dimanche soir, quelques heures après la sortie des « Pandora Papers ». Cette enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) l’accuse d’avoir fait transiter près de 22 millions de dollars par des sociétés offshore pour acquérir de luxueuses propriétés dans le sud de la France.

Adrien Beauduin Collaboration spéciale

À une semaine des élections législatives qui auront lieu les 8 et 9 octobre, le milliardaire reconverti dans la politique se serait bien passé de ce nouveau scandale. Déjà affaibli par sa gestion catastrophique de la pandémie, qui a vu le pays afficher parmi les pires taux d’infection et de mortalité l’hiver dernier, Andrej Babiš voit son image de combattant contre la corruption affectée par les révélations.

Pourchassé par les journalistes lundi matin, le premier ministre tchèque a finalement avoué les achats de propriétés, mais a rejeté la faute sur l’agence immobilière : « Elle m’a conseillé d’acheter ça par l’entremise d’un avocat, il n’y a rien d’illégal. » Il a aussi indiqué que tout cela datait d’avant son entrée en politique.

Un politicien ne peut se permettre cela, mais moi, j’ai fait cette transaction il y a 12 ans.

Andrej Babiš, premier ministre de la République tchèque

En minimisant les faits et en se présentant comme la victime d’un coup monté, M. Babiš veut tenir le coup jusqu’au scrutin.

« Qui n’a pas de scandale ici ? »

Pour l’opposition, c’est le moment rêvé pour faire tomber l’homme qui domine la politique tchèque depuis plus de huit ans. Il s’était lancé dans l’arène en se bâtissant une image d’homme d’affaires accompli, prêt à en découdre avec les élites politiques corrompues. Or, « ça a toutes les traces de corruption », a attaqué son opposant du Parti pirate, Ivan Bartoš, lors du débat télévisé. « Pendant que le premier ministre sévit contre les entreprises, ne pardonne aucun détail aux entrepreneurs, lui, il utilise un schéma digne des criminels internationaux », a-t-il accusé.

PHOTO MICHAL CIZEK, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ivan Bartoš, du Parti pirate

Alors qu’Andrej Babiš recevait près des 30 % d’appuis dans les sondages, la pandémie l’a fait chuter autour de 25 %, et ce nouveau scandale pourrait encore l’affaiblir. Il faut néanmoins noter que ses partisans ont rarement prêté attention aux scandales politico-financiers du premier ministre. « Qui n’a pas de scandale ici, ils ont tous fait quelque chose de mal », relativise Soňa, économiste à la retraite et inconditionnelle de M. Babiš, abordée la semaine dernière avant une rencontre électorale à Ústí nad Labem, ville industrielle du Nord. « Ces affaires n’intéressent pas les électeurs, parce qu’elles n’ont pas d’influence sur le présent ; le passé n’intéresse pas les électeurs », explique peu après Petr, un retraité qui soutient aussi le premier ministre.

Malgré une victoire encore probable aux élections, Andrej Babiš risque de se retrouver bien seul, sans alliés pour rester au pouvoir.

Ses partenaires actuels au gouvernement, les sociaux-démocrates et les communistes, sont si bas dans les sondages qu’il est possible qu’ils soient boutés hors du Parlement. Même dans le cas contraire, il est peu probable qu’ils veuillent poursuivre une alliance avec un homme qui leur a soutiré leurs électeurs et accumule les scandales.

Aller chercher des voix à l’extrême droite

Sans doute conscient de ses minces chances de rester au pouvoir, le premier ministre a tenté dans les derniers mois d’aller chercher des voix à l’extrême droite, accusant ses opposants de vouloir ouvrir les portes à l’immigration massive et soumettre le pays à l’Union européenne. Il s’est aussi affiché comme le meilleur ami de son homologue hongrois Viktor Orbán, dirigeant autoritaire et grand pourfendeur de la migration, qui est venu le soutenir à la rencontre électorale d’Ústí nad Labem.

PHOTO SULOVA KATERINA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le premier ministre hongrois Viktor Orbán (à gauche) et son homologue tchèque Andrej Babiš, à Prague la semaine dernière

« Babiš tente de détourner l’attention des vrais enjeux, tels que l’endettement, la réforme des retraites, la COVID-19, et c’est pour ça qu’il mise sur le sujet de l’immigration », déplore Jan Mareš, candidat local du Parti pirate, venu manifester contre la visite conjointe des premiers ministres tchèque et hongrois.

« Babiš utilise toujours la rhétorique qui lui convient. Juste avant les élections, il devient un grand combattant contre les réfugiés et les minorités », accuse Otakar, un autre manifestant tenant un drapeau européen.

Il fait tout pour se maintenir au pouvoir.

Otakar, manifestant

Il craint la fin de la démocratie et de l’UE si M. Babiš s’allie à l’extrême droite.

Si le dernier scandale aide les deux coalitions de centre gauche et de centre droit qui talonnent le premier ministre, chacune récoltant près de 20 % d’intentions de vote, elles pourraient obtenir la majorité nécessaire pour bâtir un gouvernement uni par l’opposition au premier ministre, qu’elles accusent d’avoir fait main basse sur l’État pour favoriser son empire agroalimentaire. En attendant de devoir répondre à la justice pour ses transactions opaques, le premier ministre subira le jugement des urnes en fin de semaine.