(Paris) Mardi après-midi, Chahinez B. a été sauvagement tuée par son mari, à Mérignac, en banlieue de Bordeaux. Elle est sortie de la maison. Il l’a pourchassée en lui tirant à plusieurs reprises dans les jambes. Elle s’est effondrée. Il l’a aspergée de kérosène avant de l’immoler en pleine rue. Elle avait 31 ans. Elle était mère de trois enfants.

Publié le 9 mai 2021
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Ce crime odieux est le 39e féminicide à survenir en France depuis le début de l’année. Un meurtre qui choque d’autant plus que l’assassin, un homme de 44 ans, était déjà connu des services policiers. Il avait fait neuf mois de prison en 2020 pour avoir frappé sa femme.

« Tout le monde savait. Cet homme-là aurait dû être surveillé. Fiché. Comme un terroriste. On est très énervées », résume Julia, militante du groupe Féminicides France, qui souhaite garder l’anonymat, par crainte d’être « harcelée ».

La question des féminicides semblait pourtant s’améliorer en France. Selon des chiffres révélés début février, 90 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2020, contre un record de 146 en 2019, soit une baisse de 38 %.

Une statistique encourageante, quoiqu’il est encore trop tôt pour y voir une tendance durable, estiment les associations de femmes. Selon elles, et contrairement à ce qui semble se passer au Québec où les féminicides sont en hausse, ce bilan pourrait n’être que la conséquence positive du confinement, les femmes, coincées chez elles, n’étant pas en mesure de sortir ou de quitter leur conjoint, source habituelle des crises menant au meurtre.

« C’est la séparation qui fait que ces hommes passent à l’acte, souligne Julia. Ils ne supportent pas. Dès qu’elles veulent partir, c’est là qu’elles sont tuées. Pendant le confinement, c’était difficile de partir… »

En vérité, Julia ne serait pas étonnée que les meurtres « redémarrent » après la crise sanitaire. Avec déjà 39 féminicides commis depuis janvier, elle lance, avec cynisme : « Je pense qu’on devrait retrouver notre chiffre de croisière entre 120 et 130 victimes » d’ici la fin de l’année.

« Des petits progrès »

Depuis 10 ans, diverses mesures ont été prises pour enrayer ce fléau en France, qui voit plus de 220 000 femmes en moyenne par an être victimes de violence conjugale. L’instauration des ordonnances de protection et de lignes d’appel d’urgence de même que la sensibilisation des policiers et fonctionnaires de justice ont apporté un début de solution.

Les associations de femmes ont largement contribué à cette « prise de conscience en crescendo », ajoute Christine Gamita, du blogue Sus aux féminicides.

Nous toutes et Osez le féminisme ont alerté l’opinion et mobilisé la population. Sans oublier le groupe des Colleuses formé par la militante Femen Marguerite Stern, dont les phrases-chocs dénonçant les féminicides, collées en grosses lettres sur les murs de grandes villes, ont indigné les gens et fait des petits jusqu’au Québec.

PHOTO LUDOVIC MARIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Marguerite Stern, activiste féministe

Les statistiques n’ont pas baissé pour autant. De 2015 à 2019, le nombre de féminicides en France est aussi allé en « crescendo » : 122 meurtres en 2015, 123 en 2016, 130 en 2017, 146 en 2019…

Des manifestations, organisées au printemps 2019, ont ainsi mené à la création d’une vaste séance de consultation pour trouver des solutions à un problème persistant. Ce « Grenelle des violences conjugales » a débouché sur un certain nombre de mesures comme l’instauration du bracelet « anti-rapprochement » et le retrait de l’autorité parentale pour les agresseurs.

Sur papier, rien à redire. Mais pour l’avocate Isabelle Steyer, ces dispositifs ne serviront à rien s’ils ne sont pas systématiquement appliqués. Or, les plaintes pour violence conjugale tombent encore trop souvent dans les fissures d’une « justice défaillante », parce que mal harmonisée, ce qui crée un véritable parcours du combattant pour les femmes et laisse aux agresseurs une marge de manœuvre suffisante pour commettre l’irréparable.

« Il y a un feuilleté législatif. Des lois qui se superposent les unes sur les autres, explique l’avocate. Ce qu’il faudrait, c’est synchroniser tout ça et faire en sorte que tout le monde travaille ensemble. Il faut que la police travaille avec les juges d’application des peines, avec les juges d’instruction. Il faut une synchronisation de tous ces gens et ça ne se fait pas. Chacun le fait dans son coin. Ou pas assez vite. »

Commentaires validés par Luc Frémiot, magistrat spécialisé dans les causes de violence conjugale, auteur du récent livre Non-assistance à femme en danger.

PHOTO PHILIPPE HUGUEN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Luc Frémiot, magistrat spécialisé dans les causes de violence conjugale, auteur du récent livre Non-assistance à femme en danger

Il y a des petits progrès qui sont faits, mais c’est un peu une loterie. Si on tombe sur le bon magistrat, sur le bon policier, tout va bien. Si vous tombez sur quelqu’un d’autre, c’est la catastrophe.

Luc Frémiot

Luc Frémiot ne croit pas à la multiplication des refuges pour femmes battues, une des mesures défendues en France. Il pense au contraire que c’est l’agresseur qui doit quitter le domicile et être envoyé sur-le-champ dans un centre d’encadrement avec suivi serré.

Il prône en outre la mise en place d’un réseau de protection spécialisé impliquant une chaîne d’acteurs « désignés », qui permettrait un meilleur contrôle des plaintes et une meilleure inspection des services judiciaires afin d’éviter les récidives. Il ne comprend pas comment l’assassin de Chahinez, déjà incarcéré pour violences, a pu avoir accès à son ex-femme, avec arme à feu de surcroît.

Le modèle espagnol

Il donne l’exemple de l’Espagne, souvent citée en Europe comme LE modèle à suivre en matière de droit contre les violences faites aux femmes.

Depuis la Loi de protection intégrale contre les violences de genre, adoptée en 2004, le voisin ibérique mène en effet une guerre sans merci contre les violences machistes, qui s’est traduite par l’implantation d’un réseau de justice spécialisé et l’application de sanctions sévères et immédiates.

En 2018, l’Espagne aurait délivré près de 20 000 ordonnances de protection contre seulement 1300 en France. Il y aurait aussi plus de 1000 femmes actuellement protégées par des bracelets électroniques, contre seulement 70 en France (à la décharge de la France, le bracelet n’a été instauré qu’en décembre dernier).

La formule semble fonctionner puisqu’en Espagne, « seulement » 46 femmes ont été tuées en 2019, contre plus de 70 en 2003. Près de la moitié moins.

Peut-on imaginer le même scénario en France ? Il faudra pour cela « prendre le taureau par les cornes », répond Luc Frémiot. Selon lui, l’État n’a pas encore compris que le fléau des féminicides était un vrai problème de société.

« Tout n’est pas parfait en Espagne, mais il y a une volonté politique et institutionnelle, conclut le magistrat. C’est ce qui nous manque en France. Cette prise de conscience et de décision. Le président de la République a dit que c’était la grande cause de l’année. Mais si c’est la grande cause de l’année, alors je suis inquiet pour les autres causes. »

Changement de cap ou simple effet d’annonce ? La ministre déléguée à l’Égalité femmes-hommes, Elisabeth Moreno, a appelé jeudi « tous les juges de France » à considérer les violences conjugales « comme des priorités au sein des tribunaux » pour « éviter » des drames tels que le féminicide de Mérignac.

Il faudra voir si cela se confirme…

Avec l’Agence France-Presse