La deuxième ville de France, réputée pour sa diversité, est composée à plus du quart de musulmans. Dans un pays marqué par les attentats islamistes, que certaines franges politiques mettent en lien avec la présence de communautés musulmanes, le terrorisme n’a pourtant pas sévi à Marseille. Reportage à Noailles, quartier animé du centre-ville à majorité musulmane.

Publié le 14 févr. 2021
Ilies Hagoug Collaboration spéciale

(Marseille) Le soleil brille sur le marché des capucins. Dans la lumière éblouissante d’un hiver particulièrement tendre, les étals sont pris d’assaut, comme presque tous les jours dans le quartier de Noailles, le « ventre de Marseille ».

Niché derrière la Canebière, l’avenue la plus célèbre et centrale de Marseille, il porte le nom d’une ancienne famille bourgeoise. Pourtant, le quartier est résolument populaire, voire pauvre, et les cigarettes de contrebande s’y vendent sans trop de précautions. Les oranges s’y négocient en français, en arabe, en wolof ou en anglais pour les touristes. Les poissons portent des noms provençaux, et les pizzas mettent tous les pays d’accord. À l’image de sa ville, vieille de 26 siècles, fondée par des immigrés, les cultures se mêlent à Noailles.

Faire le tour du monde au marché

« Ma mère est algérienne, mon père est italien, du coup, je vends des pizzas arméniennes. » Djil a la trentaine bien tassée, les traits et les cheveux bruns de ses origines méridionales. Malgré sa pause cigarette, son tablier plein de farine trahit sa profession. « Là, j’ai une jambon crème, halal, bien sûr, une aux anchois, une aux quatre fromages et une à la viande. »

Faire le tour de Noailles, c’est un peu faire le tour de la Méditerranée, et plus loin encore. Les rues sont étroites, s’entremêlent sans beaucoup de sens, débouchent parfois sur de petites places et souvent vers de nouvelles ruelles noires de monde.

Chacun semble se connaître. Même les agents de police.

L’uniforme un peu débraillé, mais le masque médical bien fixé, un agent vient de contrôler un vendeur à la sauvette, avant de saluer un restaurateur : « Ça va, khouya [frère] ? » L’arabe peut surprendre chez ce fonctionnaire de police aux origines bien françaises, mais il s’explique. « Je suis affecté au quartier depuis 20 ans, on finit par connaître tout le monde et apprendre deux ou trois choses. »

« Il y a pas mal de vendeurs à la sauvette [dans le secteur], de petite criminalité… C’est souvent de jeunes immigrés isolés qui s’étaient fait une idée paradisiaque de la France et, arrivés ici, ils déchantent. Ça n’excuse rien, mais ça n’a rien à voir avec des tensions communautaires. Juste dans cette petite rue, il y a 10 origines qui cohabitent, musulmans et autres, ça ne pose jamais de problème. »

PHOTO ILIES HAGOUG, COLLABORATION SPÉCIALE

Le marché de Noailles

Un quartier à partager

La majorité des habitants et des commerçants sont musulmans : preuve en est, en ce vendredi, jour de prière en islam, nombreuses sont les boutiques à tirer le rideau une heure ou deux.

La mosquée Tahara, petite salle de prière plus que modeste, est située derrière une façade banale, entre deux hammams. Elle reçoit habituellement 300 fidèles par jour, beaucoup moins en contexte pandémique, et malgré un deuxième service, tout le monde ne pourra pas être reçu. Alors que le prêche commence, nombreux sont ceux qui continuent à faire la queue.

Les musulmans sont estimés à Marseille à plus du quart de la population, soit environ 250 000 personnes. Et après le français, l’arabe est la lingua franca de Noailles.

Pourtant, malgré les questionnements soulevés en France dans le paysage médiatique et politique sur les communautés musulmanes, aucun attentat islamiste n’a touché la ville, alors que l’Hexagone est le pays d’Europe qui a enregistré le plus d’attaques du genre depuis 15 ans. Jamal, jeune musulman rencontré aux portes de la mosquée Tahara, l’explique simplement.

Ici, il n’y a pas de communautés fermées sur elles-mêmes, il ne peut pas y avoir de communautarisme. On demande juste à prier ensemble, mais on connaît tout le monde.

Jamal, jeune musulman rencontré aux portes de la mosquée Tahara

À Noailles, on oppose souvent la communauté que forme le quartier à un communautarisme qui voudrait que chaque groupe soit refermé sur lui-même, classant les gens par leur ethnie, leur religion ou leurs origines.

Et ce sentiment est généralement partagé. Un haussement de sourcil accompagne généralement la simple évocation d’une communauté musulmane.

« Il existe réellement ici, de par l’histoire de la ville, une intelligence précieuse de partage entre les communautés. Du chirurgien corse au vendeur de textile chinois en passant par le chercheur maghrébin, la majorité des gens se placent sous le drapeau marseillais », remarque Alain Cabras, enseignant et spécialiste en interculturalité et médiation religieuse. Né dans un quartier populaire de la ville, il a consacré sa vie professionnelle à faire perdurer cette exception marseillaise, en travaillant dans les entreprises et les institutions. N’empêche, il remarque que la situation pourrait se fragiliser. « Il existe, dans certains quartiers plus isolés que Noailles, l’émergence depuis quelques années d’un islam qui ne tire plus ses racines du Maghreb et qui se place en opposition aux institutions républicaines. Les autorités doivent redoubler d’efforts face à ces dangers, et parfois, s’il le faut, elles ferment des mosquées. »

« Nous sommes tous des enfants de Marseille »

Mais Noailles, c’est aussi l’histoire de la tragédie survenue rue d’Aubagne, le 5 novembre 2018, à 9 h, quand trois immeubles s’y sont écroulés, faisant huit morts et deux blessés graves.

PHOTO CHRISTOPHE SIMON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’autel destiné aux victimes de la tragédie de la rue d’Aubagne

Zora Boukenouche est membre du Collectif du 5 novembre, qui s’est fondé à la suite de la tragédie. Cheveux blancs tressés, pas très grande mais déterminée, elle connaît bien le quartier. Elle se souvient : « Je pense que ça a fait réagir pas mal de gens sur le fait que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Si les néo-arrivants plus aisés profitent d’un quartier populaire à l’immobilier pas très cher, c’est aussi parce qu’à côté, il y a des vendeurs de sommeil et des gens pauvres qui vivent dans des conditions indécentes. » Un drame qui a peut-être aussi contribué à la solidarité de la communauté.

À quelques pas de là, un autel est posé sous une statue d’Homère, hommage des Marseillais à leurs racines grecques. Les portraits des huit victimes y sont exposés sur une pancarte, ornée d’un slogan qui a retenti après le drame, comme un axiome de Noailles : « Nous sommes tous des enfants de Marseille. »