La tension demeurait vive vendredi à la frontière entre la Turquie et la Grèce, une semaine après qu’Ankara eut annoncé sa décision « d’ouvrir ses portes » pour laisser passer des milliers de migrants souhaitant rejoindre le continent européen.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le gouvernement grec a sensiblement renforcé le déploiement sécuritaire en place, tant sur terre qu’en mer, et usé de manières musclées pour empêcher leur entrée sur son territoire.

Vendredi, des gaz lacrymogènes ont été tirés près d’un poste frontalier vers un groupe de migrants qui ont riposté avec des pierres, selon un compte rendu de l’Agence France-Presse.

Des organisations non gouvernementales ont souligné par ailleurs que la garde côtière grecque était intervenue dangereusement à plusieurs reprises cette semaine pour empêcher des pneumatiques surchargés d’accoster sur des îles grecques de la mer Égée.

Lors d’un incident rapporté par la BBC, des agents frontaliers ont tiré dans la mer à proximité d’un de ces bateaux tout en manœuvrant pour tenter de le refouler vers la Turquie.

Le gouvernement turc affirme que plus d’une centaine de migrants ont été blessés en une semaine par les forces de sécurité de la Grèce, qui a adopté un décret interdisant temporairement aux personnes arrivant sur le territoire national de présenter une demande d’asile.

« Inhumain »

Dans une lettre ouverte parue vendredi, plus de 85 organisations humanitaires ont dénoncé l’illégalité et le caractère « inhumain » de cette suspension en relevant qu’elle allait à l’encontre des « responsabilités internationales » du pays.

Elles ont fustigé du même coup l’utilisation « disproportionnée » de la force à la frontière grecque et l’attitude de l’Union européenne, qui appuie sans réserve la réponse d’Athènes face à ce qu’elle décrit comme un « chantage » aux migrants de la Turquie.

PHOTO GIANNIS PAPANIKOS, ASSOCIATED PRESS

Des membres de l’armée grecque arrêtent des migrants qui ont franchi la frontière.

« Si les plus hauts responsables de l’Union européenne sont prêts à ignorer de tels abus et des violations du droit international, ils vont faire en sorte que ça se répète », a dénoncé dans un communiqué Lotte Leicht, de Human Rights Watch.

Frédéric Mérand, spécialiste de la politique européenne rattaché au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), note que la situation à la frontière grecque découle de l’accord que les pays européens avaient conclu avec la Turquie en 2016 dans l’espoir de mettre fin à la crise des réfugiés.

Il prévoyait qu’Ankara empêche le passage des migrants en échange notamment d’une aide financière de plusieurs milliards de dollars.

On a toujours su que [l’accord] était extraordinairement fragile et que la Turquie utiliserait le pouvoir que ça lui donne à la première occasion pour faire pression sur les pays européens.

Frédéric Mérand, du CERIUM

En laissant passer des milliers de migrants, le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, a envoyé un « coup de semonce » qui visait notamment à convaincre l’Union européenne de soutenir l’offensive militaire menée par la Turquie dans la province syrienne d’Idlib. Une trêve incertaine a été conclue dans ce conflit jeudi.

Il pourrait aussi chercher à obtenir des fonds additionnels pour assurer la prise en charge des 3,5 millions de réfugiés syriens vivant sur le sol turc et de plusieurs centaines de milliers de réfugiés qui s’entassent au nord d’Idlib, près de la frontière turque.

Lors d’un échange vendredi avec la chancelière allemande Angela Merkel, le chef d’État turc a prévenu, selon l’Agence France-Presse, que les dispositions de l’accord devaient être revues. Le premier ministre de la Grèce, Kyriákos Mitsotákis, a déclaré quant à lui qu’il était « mort ».

Les pays européens, note M. Mérand, savaient que le problème finirait par ressurgir, « mais de nombreux dirigeants se sont dit que quelqu’un d’autre s’en occuperait plus tard ».

Un système avorté

L’Union européenne a tenté de mettre en place un système unifié de gestion des demandes d’asile qui devait permettre de répartir les personnes acceptées comme réfugiés partout sur le continent, mais beaucoup d’États ont refusé, minant l’une des dispositions clés de l’accord.

Il n’y a pas d’appétit politique aujourd’hui en Europe pour relancer les efforts en ce sens, ce qui amène le continent à opter pour une stratégie de fermeté visant à empêcher les migrants de se placer techniquement dans une position où ils peuvent présenter une demande d’asile, relève l’analyste du CERIUM.

PHOTO MARKO DJURICA, REUTERS

Un migrant lance une grenade lacrymogène vers les policiers grecs qui montent la garde près du poste-frontière de Pazarkule.

Les images de confrontation qui en résultent, tout en faisant le jeu de la Turquie, sont potentiellement embarrassantes pour le continent, comme le soulignait il y a quelques jours la revue Foreign Policy en relevant que « la morale européenne meurt à la frontière grecque ».

Ces images, selon M. Mérand, ne sont cependant pas de nature à changer la dynamique actuelle. « Je ne vois pas quel pays européen est susceptible de mettre de l’avant un discours empreint d’humanité envers les demandeurs d’asile », dit-il.