(BUDAPEST) Inspiré par Vladimir Poutine, le gouvernement nationaliste et conservateur de Viktor Orban érode graduellement les contre-pouvoirs en Hongrie.

Jasmin Lavoie
Collaboration spéciale

Michael Ignatieff a passé une bonne partie de sa carrière à réfléchir et écrire sur le nationalisme, mais aujourd’hui, il se doit de le combattre. L’Université d’Europe centrale (UEC), que l’ancien chef du Parti libéral du Canada dirige, est expulsée de Hongrie par le gouvernement dirigé par Viktor Orban. Au fil des ans, l’établissement est devenu le symbole de tout ce que déteste le premier ministre d’extrême droite : le libéralisme.

PHOTO ZOLTAN BALOGH, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Michael Ignatieff est venu s’installer à Budapest avec sa femme, d’origine hongroise, pour y diriger l’Université d’Europe centrale en 2016.

Les couloirs de l’université, située en plein cœur du centre-ville de Budapest, sont presque vides. Déjà, près de la moitié des étudiants ont commencé le semestre d’automne en Autriche et la plupart des activités y seront délocalisées d’ici l’an prochain. « C’est ce que nous représentons qu’il [Orban] n’aime pas », affirme Michael Ignatieff, qui est venu s’installer à Budapest avec sa femme, d’origine hongroise, pour y diriger l’UEC en 2016.

Tasser George Soros

Ce que le centre d’enseignement représente, au-delà d’être l’un des meilleurs en Europe pour les sciences humaines et sociales, c’est George Soros, un milliardaire américain d’origine hongroise. L’homme d’affaires a fondé l’université dirigée par Michael Ignatieff, et est devenu le symbole de ce libéralisme et de cette promotion de la démocratie combattus par Orban.

PHOTO JOSHUA BRIGHT, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

L’homme d’affaires George Soros (que l’on voit ici en 2014) a fondé l’Université d’Europe centrale et est devenu le symbole du libéralisme et de la promotion de la démocratie combattus par Viktor Orban, premier ministre de la Hongrie.

À la tête de ce petit pays de 9,8 millions d’habitants, Viktor Orban et le parti qu’il dirige, Fidesz, ont mis en place une campagne de propagande permanente avec un message simple : « La Hongrie est assiégée. » D’abord par les migrants — Orban ne veut carrément pas d’immigrants en Hongrie — puis par George Soros, qui, au cœur de multiples théories du complot, tirerait les ficelles de l’opposition dans les coulisses.

Sur toutes les plateformes, le leader d’extrême droite accuse Soros d’être derrière le « grand remplacement » des populations d’origine européenne au profit des musulmans, et ce, avec l’aide de la Commission européenne.

Par le truchement de sa fondation, Open Society, l’homme d’affaires finance de nombreuses ONG en Hongrie. Au fil des années, George Soros a dépensé des centaines de millions de dollars pour financer des projets en santé et en éducation dans son pays d’origine.

C’est un scandale. Nous sommes la première université à être expulsée dans l’histoire de l’Union européenne.

Michael Ignatieff

Le rideau de fer, frontière fortifiée séparant les États européens tournés vers les États-Unis de ceux placés sous l’influence soviétique comme la Hongrie, a disparu en Hongrie en 1989 et a cédé sa place à une démocratie. Sauf que depuis le retour au pouvoir de Viktor Orban en 2010 — il avait déjà été élu pour un mandat à la fin des années 90 —, ce système risque lui aussi de disparaître. « La Hongrie est une démocratie en voie d’extinction. Il y a une liberté apparente dans la rue, mais dans les faits, le Parlement a été vidé de son pouvoir », dit Ignatieff.

PHOTO BERNADETT SZABO, REUTERS

Viktor Orban, premier ministre de la Hongrie, s’adresse aux médias le jour de l’élection à la mairie de Budapest, le 13 octobre dernier.

Sombre projet

Le projet politique de Viktor Orban de « démocratie illibérale », un régime politique aux accents autoritaires, ratisse beaucoup plus large.

PHOTO LISI NIESNER, ARCHIVES REUTERS

Des gens sont regroupés pour manifester leur mécontentement face au gouvernement de Viktor Orban à Budapest, en mai 2018.

Dans les bureaux du site indépendant d’information Atlatszo.hu, le journaliste d’enquête Tamas Bodoky se bat chaque jour pour faire entendre la vérité. La vaste majorité des sources d’information — environ 80 % selon l’observatoire indépendant des médias Mertek — sont contrôlées par des oligarques proches du premier ministre. Des « nouveaux riches » qui reçoivent de nombreux contrats publics du gouvernement. « C’est un clan. Ils se sont enrichis avec des contrats publics donnés par Orban et ont ensuite acheté les médias », raconte M. Bodoky, entre deux bouffées de vapoteuse.

Même si le site d’information met régulièrement en lumière des histoires de corruption dans l’attribution de contrats publics, rien n’est pris au sérieux par les autorités. « Ces gars-là sont intouchables. Même la police ne peut pas s’en prendre à eux », renchérit Tamas Bodoky.

La Dre Nehez-Posony Kata, avocate à Budapest, représente des militants arrêtés dans les manifestations contre le régime Orban. Elle affirme qu’il est plus difficile qu’avant d’obtenir justice dans son pays, entre autres parce que le premier ministre a placé certains de ses amis dans l’appareil judiciaire. « Il existe encore certains juges indépendants, mais dans son ensemble, le système ne veut pas déplaire au pouvoir et ça se sent dans plusieurs décisions qu’ils prennent », affirme-t-elle. Le porte-parole du gouvernement a refusé la demande d’entrevue de La Presse, tout comme les autres membres du Fidesz à qui nous nous sommes adressés.

PHOTO ATTILA KISBENEDEK, AGENCE FRANCE-PRESSE

Gergely Karacsony, candidat de centre-gauche à la mairie de Budapest, savourant sa victoire à l’élection du 13 octobre dernier

Lueur d’espoir

En neuf ans au pouvoir, le gouvernement de Viktor Orban a réussi à affaiblir les contre-pouvoirs hongrois en tenant tête aux critiques de l’Union européenne, qui est derrière plusieurs investissements publics en Hongrie. La victoire de dimanche dernier des partis de l’opposition à la mairie de Budapest, un premier revers électoral pour Orban depuis sa réélection, offre toutefois une mince lueur d’espoir.

Même s’il reste optimiste de voir un jour un retour à une véritable démocratie en Hongrie, Michael Ignatieff n’a pas d’attentes par rapport au rôle que pourrait jouer l’UE. « L’Union européenne est très bonne pour défendre ses intérêts économiques. Mais elle est mauvaise pour défendre les valeurs de l’Europe. »