Après des années à enquêter sur le mouvement néonazi en Allemagne, un policier berlinois a fondé en 2000 - avec l'un de ses anciens sujets d'enquête - un organisme pour désendoctriner les jeunes néonazis. Une décennie plus tard, Bernard Wagner tente la même formule, mais cette fois avec les jeunes Allemands tentés par le mouvement djihadiste.

Mis à jour le 11 sept. 2014
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

Depuis 2011, Hayat - qui signifie «vie» en arabe et en turc - a contribué à désendoctriner environ 90 anciens adeptes du mouvement djihadiste, dont une quinzaine qui étaient en Syrie et qui sont revenus en Allemagne sans signe de radicalisation. Les interventions sont toutefois encore plus délicates que dans les cas impliquant des néonazis, selon Daniel Kohler, directeur de la recherche à l'Institut pour la recherche sur les mouvements radicaux, qui est affilié à Hayat.

«Les néonazis sont une idéologie politique dangereuse à 100%, dit M. Kohler en entrevue à La Presse. Il faut donc le leur faire réaliser. Le djihadisme est mêlé à une religion, l'islam. Vous ne voulez pas que la personne abandonne toutes ses croyances religieuses, seulement l'aspect radical du djihadisme.»



Passer par la famille

Néonazisme ou djihadisme, le principe reste toutefois le même: intervenir le plus rapidement possible par le biais de la cellule familiale. «La clé, c'est toujours de travailler avec leur famille et de comprendre les motivations de la personne, dit Daniel Kohler, qui est diplômé de l'Université de Princeton aux États-Unis. Plus une famille nous appelle vite, plus nous pouvons être efficaces. Nous essayons d'être le pont entre la personne, la famille, l'école, les intervenants sociaux et les forces policières.»

Hayat, qui est financé par le gouvernement allemand, reçoit une quinzaine d'appels par mois. Une moitié provient de familles musulmanes issues de l'immigration, l'autre moitié de familles allemandes non religieuses. La plupart du temps, c'est une famille qui se demande si l'un des leurs est en train de se radicaliser et de rejoindre le mouvement djihadiste. «Nous recevons souvent un appel quand une personne devient plus agressive, se dispute, abandonne son travail ou ses études, que la famille le voit regarder certains sites radicaux sur Facebook», dit Daniel Kohler. Ces cas ne demandent pas tous une intervention, mais Hayat évalue toujours s'il y a un risque potentiel.

Le «guide»

Hayat intervient presque uniquement à travers les membres de la famille, et non directement auprès de la personne en question. Ce sont donc les membres de la famille qui feront les démarches de réconciliation. «Vous devez tenter de savoir ce que [les convertis au djihadisme] veulent vraiment, dit Daniel Kohler. Vous tentez ensuite de faire avancer leurs objectifs [à condition qu'ils soient légitimes, par exemple aider la population en Syrie ou étudier le Coran] mais en les éloignant peu à peu des djihadistes.» Dans la mesure où une personne a des intentions malveillantes et représente un danger, Hayat contacte alors les forces policières et de renseignement.

Hayat («vie» en turc) n'est pas le seul organisme qui tente de prévenir le recrutement du mouvement djihadiste en Allemagne. Depuis avril, le projet Wegweiser («guide» en allemand) fait de la prévention auprès des jeunes musulmans de Bochum, Düsseldorf et Bonn. L'organisme travaille auprès des familles inquiètes qu'un des leurs ait des contacts avec le mouvement djihadiste, et fait de la prévention en collaboration avec les écoles, les mosquées, les centres communautaires et les forces de l'ordre. Il y a aussi une ligne téléphonique d'urgence. «La prévention était une importante partie de la stratégie contre le mouvement djihadiste, dit Sebastien Hammer, porte-parole du projet Wegweiser. C'est difficile d'arrêter un jeune homme qui a un billet pour aller se battre en Syrie et en Irak, mais vous pouvez faire de la prévention avec les professeurs et les travailleurs sociaux.»