(Uvalde) Après le choc, la colère. La communauté d’Uvalde, au Texas, veut savoir comment un jeune homme de 18 ans a pu s’introduire si facilement dans une école primaire et y abattre 21 personnes, dont 19 enfants. Et pendant que des croix apparaissent un peu partout dans la ville à la mémoire des victimes, les réflexions sur l’accès aux armes à feu occupent les esprits.

Publié le 27 mai
Lila Dussault
Lila Dussault La Presse

« Tous les jours, c’est de plus en plus dur », témoigne Beatriz Fraire. La femme de 43 ans, mère et grand-mère, a accueilli La Presse dans sa petite maison d’un quartier de l’est d’Uvalde, à l’opposé du secteur de l’école primaire Robb, où la tuerie de mardi a eu lieu. Sur les murs, des photos de ses cinq enfants côtoient des crucifix et des ballons, souvenirs de la fête des Mères.

« Comment est-ce que le tireur a pu se rendre dans l’école ? se demande Mme Fraire. Il a eu tout le temps de marcher [de son camion jusqu’à l’établissement], et personne ne l’a arrêté ! » Un sentiment de frustration émerge, surtout après la conférence de presse du directeur régional du département de la Sécurité publique du Texas pour le sud de l’État, qui a affirmé jeudi que le tireur avait pu entrer dans l’école « sans obstacle ». « On veut des réponses, renchérit Mme Fraire. On veut savoir exactement ce qui s’est passé ! »

  • Des enfants sont venues prier devant les croix installées sur le terrain de l’école primaire Robb, à Uvalde, où 19 élèves ont été tués.

    PHOTO DARIO LOPEZ-MILLS, ASSOCIATED PRESS

    Des enfants sont venues prier devant les croix installées sur le terrain de l’école primaire Robb, à Uvalde, où 19 élèves ont été tués.

  • La mère d’Alithia Ramirez écrit un dernier mot à sa fille, morte dans la fusillade.

    PHOTO CHANDAN KHANNA, AGENCE FRANCE-PRESSE

    La mère d’Alithia Ramirez écrit un dernier mot à sa fille, morte dans la fusillade.

  • Une cérémonie religieuse et une veillée à la chandelle ont été organisées dans la ville.

    PHOTO BRYAN WOOLSTON, REUTERS

    Une cérémonie religieuse et une veillée à la chandelle ont été organisées dans la ville.

  • Large banderole devant la maison de Beatriz Fraire, où l’on peut lire « Uvalde Strong ».

    PHOTO LILA DUSSAULT, LA PRESSE

    Large banderole devant la maison de Beatriz Fraire, où l’on peut lire « Uvalde Strong ».

  • José Manuel Flores, âgé de 10 ans, est l’une des victimes de la tuerie. Sa famille a dressé un petit autel devant sa maison.

    PHOTO LILA DUSSAULT, LA PRESSE

    José Manuel Flores, âgé de 10 ans, est l’une des victimes de la tuerie. Sa famille a dressé un petit autel devant sa maison.

  • Les pleurs étaient nombreux chez ceux qui étaient venus se recueillir devant les croix.

    PHOTO DARIO LOPEZ-MILLS, ASSOCIATED PRESS

    Les pleurs étaient nombreux chez ceux qui étaient venus se recueillir devant les croix.

  • Des policiers transportent des sacs remplis d’oursons en peluche laissés sur le terrain de l’école primaire par les citoyens d’Uvalde.

    PHOTO MARCO BELLO, REUTERS

    Des policiers transportent des sacs remplis d’oursons en peluche laissés sur le terrain de l’école primaire par les citoyens d’Uvalde.

  • Shane Rehman se recueille devant une croix à la mémoire d’Uziyah Garcia, l’une des victimes de la fusillade à l’école primaire Robb.

    PHOTO VERONICA CARDENAS, REUTERS

    Shane Rehman se recueille devant une croix à la mémoire d’Uziyah Garcia, l’une des victimes de la fusillade à l’école primaire Robb.

  • Un des commerces de vente d'armes à feu à Uvalde était fermé au passage de La Presse, mardi, malgré ses heures d'ouverture habituelle.

    PHOTO LILA DUSSAULT, LA PRESSE

    Un des commerces de vente d'armes à feu à Uvalde était fermé au passage de La Presse, mardi, malgré ses heures d'ouverture habituelle.

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La vie ne sera plus la même pour sa famille. Le petit-fils de Beatriz, âgé de 9 ans et dont elle a préféré taire le nom, est l’un des rares survivants de la classe où le jeune homme de 18 ans a abattu de sang-froid 19 élèves et deux enseignantes, mardi, avant de succomber sous les balles de la police. Il s’agit de la tuerie la plus meurtrière de l’histoire de l’État.

Caché sous un bureau, le garçon a tout vu. « Le tireur, ses camarades frappés par les balles, ses enseignantes qui s’effondrent sur les élèves… », raconte Mme Fraire, la voix hésitante et le regard dans le vide, comme si elle voyait la même chose. « Il n’y a juste pas de mots. »

Dans la rue juste à côté, un petit autel a été dressé à la mémoire de José Manuel Flores, 10 ans. La famille a donné la permission à La Presse de le photographier, mais a préféré ne pas témoigner. « Je sens que nous [les gens de la communauté] ne sommes pas prêts à parler, explique Mme Fraire. C’est trop tôt, tout est arrivé trop vite. C’est comme un cauchemar dont nous n’arrivons pas à nous réveiller. »

Devoir de mémoire

L’heure était au recueillement jeudi pour les quelque 16 000 habitants d’Uvalde, assaillis par des hordes de journalistes, de visiteurs et de bons Samaritains. La ville typiquement américaine, posée sur la plaine texane à une centaine de kilomètres de la frontière avec le Mexique, est traversée de deux rues principales rectilignes de quatre voies, bordées de commerces. Aux alentours, de petits quartiers résidentiels, avec des rues tranquilles et des maisons de plain-pied sous une végétation luxuriante.

À l’école primaire Robb, 21 petites croix blanches ornées de fleurs portant le nom des 21 victimes avaient fait leur apparition à côté de l’écriteau annonçant « Robb Elementary School – Bienvenidos ». Le lieu est devenu un mémorial dédié aux victimes.

Au fil de la journée, ​​les familles se sont succédé pour y déposer des bouquets. Ici, une mère et ses trois enfants. Là, deux adolescentes, longs cheveux et tête baissée. Une dame plus âgée en fauteuil roulant, poussée par une infirmière et accompagnée d’un policier, portait ses fleurs, recroquevillée. L’ambiance y était silencieuse, solennelle, sous un soleil éblouissant.

Derrière le mémorial, l’école primaire Robb – constituée de plusieurs bâtiments d’un étage – est nichée sous de grands arbres, pour la protéger des fortes chaleurs texanes. Dans les rues du quartier tranquille, le silence était entrecoupé de chants de coqs, de roucoulements d’oiseaux et de chiens qui aboyaient après les rares passants, derrière les clôtures.

Un autre lieu de recueillement a vu le jour en plein centre-ville, à la « Placita », comme l’appelle Beatriz Fraire. Dans ce petit square situé à l’angle des rues Main et Gerry – le centre de la municipalité –, 21 autres croix surplombées de cœurs bleus ont été installées, gracieuseté de l’Église luthérienne. « Cette communauté a besoin de moins de politique, et de plus d’amour, de foi », lance Shane Rehman après s’être agenouillé longuement devant la croix à la mémoire d’Uziyah Garcia, qu’il décrit comme un enfant qui adorait jouer dehors. M. Rehman était un ami de la famille.

Pas d’armes à feu pour les jeunes

La tuerie de mardi a rapidement ranimé le débat sur l’accès aux armes à feu aux États-Unis. Rappelons qu’en septembre dernier, le Texas a adopté l’une des lois les plus permissives du pays en autorisant le port du pistolet en public, sans restriction.

Celui qui a été identifié comme le tueur, Salvador Ramos, était sans casier judiciaire ni problèmes psychologiques connus à ce stade. « Il n’y avait pas vraiment de signe avant-coureur de son crime », avait indiqué le gouverneur de l’État, Greg Abbott, mercredi.

Le 17 mai, au lendemain de ses 18 ans, il achète un fusil d’assaut semi-automatique. Le surlendemain, 375 cartouches. Et le 20 mai, il acquiert un second fusil, a détaillé mercredi le directeur du département de la Sécurité publique du Texas, Steven McCraw. Deux armes apparaissent alors sur un compte Instagram qui semble être le sien, désactivé depuis.

Les enquêteurs se penchent maintenant sur des textos qu’aurait envoyés Ramos sur la plateforme Yubo, quelques minutes avant le massacre, dont un selon lequel il s’apprêtait à « tirer dans une école primaire », a confié une source policière à l’Associated Press sous le couvert de l’anonymat.

Pour Beatriz Fraire, les jeunes ne devraient pas être en mesure de se procurer des armes à feu, point. « La loi fait fausse route, soutient-elle. On ne devrait pas permettre à des bébés, à des enfants d’acheter des armes. Le tireur avait 18 ans, il n’était pas assez mûr pour en avoir une ! »

Une vision partagée par Albert Villega, un « prieur bénévole » de la ville voisine de San Antonio, sur place pour offrir son soutien. « C’est comme le Wild Wild West, où tout le monde a le droit de porter une arme, dénonce-t-il. On a besoin de lois plus restrictives ! »

Pour Jesse Ortiz, un homme de 50 ans habitant devant l’école Robb rencontré la veille par La Presse, l’accès aux armes devrait au contraire être élargi. « Je sais que tout le monde ne partage pas mon opinion, a-t-il confié, mais selon moi, on devrait armer les professeurs. Parce que ce sont eux, la première ligne de défense pour nos enfants. Pas la police. »

Beatriz Fraire, elle, voudrait désormais voir des gardiens armés à la porte des écoles. « On ne se sent pas en sécurité », résume-t-elle.

En attendant d’avoir des réponses, les survivants de la fusillade doivent vivre avec l’horreur. « Je ne veux pas retourner au travail, dit Mme Fraire, la voix chevrotante. Parce que j’ai peur, si je quitte mes enfants, de ne plus jamais les revoir. »

En savoir plus

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    Nombre de permis d’arme à feu au Texas en 2021
    SOURCES : RAND CORPORATION ET CBC NEWS
    45,7 %
    Proportion d’adultes vivant dans un foyer où se trouve une arme à feu au Texas
    SOURCES : RAND CORPORATION ET CBC NEWS