Des pilules achetées sur les différentes plateformes font grimper en flèche le nombre de morts liées à la drogue chez les jeunes

Publié le 24 mai
Jan Hoffman The New York Times

Peu après que Kade Webb, 20 ans, s’est effondré et est mort dans les toilettes d’un marché Safeway à Roseville, en Californie, en décembre, la police a ouvert son téléphone et est allée directement à ses applications de réseaux sociaux. Elle y a trouvé exactement ce qu’elle craignait.

Kade Webb, un snowboarder et skater décontracté qui, avec la naissance imminente de son premier enfant, s’était découragé face à ses finances réduites par la pandémie, avait acheté du Percocet, un opioïde sur ordonnance, par l’intermédiaire d’un revendeur sur Snapchat. Il s’est avéré qu’il était dopé avec une quantité mortelle de fentanyl.

PHOTO BRANDON THIBODEAUX, THE NEW YORK TIMES

Elizabeth Dillender tient une photo de son fils, Kade Webb, à son domicile de Montgomery, au Texas.

Le mort de Kade Webb est l’une des 108 000 morts liées à la drogue survenues aux États-Unis l’année dernière – un record, selon les chiffres préliminaires publiés ce mois-ci par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC). Les autorités chargées de l’application de la loi affirment qu’une proportion alarmante de ces morts s’est déroulée de la même manière que celle de Kade : des pilules contrefaites et contaminées par du fentanyl que des adolescents et de jeunes adultes ont achetées sur les réseaux sociaux.

« Les réseaux sociaux sont presque exclusivement le moyen par lequel ils se procurent les pilules », a déclaré Morgan Gire, procureur du district du comté de Placer, en Californie, où 40 personnes sont mortes d’un empoisonnement au fentanyl l’année dernière. Il a porté plainte pour meurtre contre un homme de 20 ans accusé d’être le revendeur de Kade Webb, qui a plaidé non coupable.

Environ 90 % des pilules que vous achetez à un revendeur sur les réseaux sociaux maintenant sont du fentanyl.

Morgan Gire, procureur du district du comté de Placer, en Californie

Le phénomène a donné lieu à de nouvelles statistiques inquiétantes :

  • Les surdoses sont désormais la principale cause de mort évitable chez les personnes âgées de 18 à 45 ans, devant le suicide, les accidents de la route et la violence armée, selon des données fédérales.
  • Bien que la consommation de drogues expérimentales par les adolescents aux États-Unis soit en baisse depuis 2010, les morts dues au fentanyl parmi ce groupe d’âge ont monté en flèche, passant de 253 en 2019 à 884 en 2021, selon une étude récente publiée dans la revue JAMA.
  • Les taux d’utilisation de pilules illicites sur ordonnance sont désormais les plus élevés chez les personnes âgées de 18 à 25 ans, selon les données fédérales.

Alors que les trafiquants de drogue des années 1980 et 1990 utilisaient des téléavertisseurs et des téléphones jetables pour mener leurs activités en secret, les fournisseurs d’aujourd’hui ont adopté des moyens modernes : les réseaux sociaux et les applications de messagerie dotées de fonctions de confidentialité telles que le cryptage ou la disparition des messages. Les revendeurs et les jeunes acheteurs se repèrent généralement sur les réseaux sociaux et procèdent ensuite souvent en s’envoyant directement des messages.

Ces plateformes ont permis une transmission rapide et facile pendant la pandémie de coronavirus, lorsque la demande de médicaments illicites sur ordonnance a bondi, à la fois de la part de clients anxieux et fatigués et de ceux qui luttent déjà contre la dépendance et qui ont été coupés de tout soutien collectif en personne.

L’approvisionnement en pilules contaminées, grossièrement pressées par les cartels mexicains avec des produits chimiques provenant de la Chine et de l’Inde, a augmenté de manière proportionnelle. Le fentanyl, dont la production est plus rapide et moins coûteuse que celle de l’héroïne et qui est 50 fois plus puissant, est un produit de remplissage hautement addictif. L’année dernière, la Drug Enforcement Administration a saisi 20,4 millions de pilules contrefaites, ce qui, selon les experts, ne représente qu’une petite fraction de celles produites. Ses scientifiques affirment qu’environ 4 pilules sur 10 contiennent des doses mortelles de fentanyl.

Le résultat est que de nouvelles vagues de clients deviennent rapidement dépendants, a déclaré la Dre Nora Volkow, directrice du National Institute on Drug Abuse. « Lorsque vous mettez du fentanyl dans des pilules vendues comme benzodiazépines ou contre la douleur, vous touchez un nouveau groupe de clients que vous n’auriez pas si vous ne vendiez que de la poudre de fentanyl. »

Sur les réseaux comme au coin de la rue

En deux mois, à l’automne, la DEA a détecté 76 cas impliquant des trafiquants de drogue qui faisaient de la publicité avec des émojis et des mots codés sur des plateformes de commerce électronique et des applications de réseaux sociaux. L’agence a inclus un élément dans sa campagne de sensibilisation du public One Pill Can Kill, une affiche intitulée « Emoji Drug Code : Decoded », avec des images de symboles de drogues.

« Il y a des vendeurs de drogue sur toutes les grandes plateformes de réseaux sociaux – cela inclut Instagram, Facebook, Twitter, Snapchat, Pinterest, TikTok et des plateformes émergentes comme Discord et Telegram », a déclaré Tim Mackey, professeur à l’Université de Californie à San Diego, qui dirige une jeune pousse financée par le gouvernement fédéral qui a développé un logiciel d’intelligence artificielle pour détecter les ventes illicites de drogue en ligne.

C’est un problème d’écosystème entier : tant que votre enfant est sur l’une de ces plateformes, il aura le potentiel d’être exposé à des vendeurs de drogue.

Tim Mackey, professeur à l’Université de Californie à San Diego

En janvier, des parents d’enfants de 13 ans seulement morts à cause de pilules ont manifesté devant le siège de Snap, société mère de Snapchat, à Santa Monica, en Californie, avec des pancartes accusant l’entreprise d’être complice de meurtres. L’une des oratrices était Laura Berman, thérapeute relationnelle et animatrice de télévision. En février 2021, son fils de 16 ans, Sam, a acheté ce qu’il pensait être du Xanax par l’entremise d’un contact Snapchat, l’a ingéré et est mort chez lui d’un empoisonnement au fentanyl.

Face à une avalanche de critiques de la part des forces de l’ordre et des parents en deuil, les plateformes de réseaux sociaux ont renforcé le contrôle sur leurs sites, fermant les comptes des revendeurs et dirigeant les personnes à la recherche de drogue vers les services de toxicomanie.

Lundi, l’Ad Council a annoncé le lancement d’une vaste campagne pour l’été, financée par trois entreprises technologiques – Snap, Meta et Google – pour alerter les adolescents et les jeunes adultes sur les dangers du fentanyl. Les plateformes de réseaux sociaux comme Twitter, TikTok, Twitch et Reddit devraient servir de zones d’atterrissage pour les avertissements.

Snap et Meta, société mère d’Instagram et de Facebook, indiquent qu’ils interrompent de plus en plus les échanges de drogue. Snap a déclaré avoir pris des mesures concernant 144 000 comptes liés à la drogue aux États-Unis de juillet à décembre de l’année dernière. Ce chiffre ne comprend pas les 88 % de contenus liés à la drogue qui ont été détectés de manière préventive par le logiciel d’intelligence artificielle, qui surveille les termes pouvant signifier des échanges de drogue.

Désormais, lorsque les utilisateurs de Snapchat recherchent « fenta », « xanax » ou d’autres termes liés à la drogue, les résultats sont bloqués. Ils sont redirigés vers une chaîne vidéo intégrée à l’application, avec du contenu provenant de groupes à but non lucratif et des CDC, qui traite des « fentapills », c’est-à-dire des dangers des prétendus OxyContin, Percocet, Xanax et Adderall.

Selon le plus récent rapport sur les normes communautaires de Facebook, l’entreprise a pris des mesures concernant 4 millions d’échanges liés à la drogue dans le monde au quatrième trimestre 2021. Instagram a pris des mesures sur 1,2 million d’échanges, des chiffres qui représentent des alertes à la fois des utilisateurs et de la technologie de détection préventive.

Sur Instagram, une recherche récente de Percocet a bien déclenché un avertissement automatique et une offre d’aide. Mais elle a aussi donné de nombreux résultats, dont un compte qui a publié des photos des pilules et des informations de contact, avec des numéros de téléphone sur les applis de messagerie chiffrée Wickr et WhatsApp.

Une pilule plutôt qu’une aiguille

Pendant la pandémie, la consommation de drogue a bondi alors que la santé mentale des jeunes adultes et des adolescents s’est détériorée, selon des études. Les jeunes ont tendance à éviter l’héroïne, non seulement en raison de ses propriétés addictives, mais aussi parce qu’ils sont frileux à l’égard des seringues, affirment les spécialistes du comportement des adolescents. Les pilules, avec le faux imprimatur de l’autorité médicale, semblent plus sûres. De plus, pour leur génération, les médicaments sur ordonnance – pour l’anxiété, la dépression et la concentration – sont devenus normaux.

« Lorsque le jeune entre à l’université, ses amis ont tous des flacons de médicaments dans leur sac à dos ; ils ont l’habitude de partager les pilules, a déclaré Ed Ternan. Les trafiquants de drogue le savent. » En mai 2020, son fils de 22 ans, Charlie Ternan, à trois semaines de l’obtention de son diplôme universitaire, a acheté ce qu’il pensait être un Percocet pour un mal de dos à un revendeur avec lequel il s’est connecté sur Snapchat. Trente minutes après l’ingestion, Charlie Ternan, 6 pi 2 po (1,88 m) et 235 lb (107 kg), était mort d’un empoisonnement au fentanyl.

PHOTO MICHAEL TYRONE DELANEY, THE NEW YORK TIMES

Ed et Mary Ternan, de Pasadena, en Californie, dans la chambre de leur fils Charlie, le 7 mai dernier. Charlie Ternan est mort après avoir pris ce qu’il pensait être un Percocet qu’il avait acheté à un revendeur par l’entremise de l’application Snapchat.

Les Ternan ont créé Song for Charlie, l’une des nombreuses organisations de familles qui ont perdu des enfants à cause du fentanyl. Ed Ternan a rencontré des fonctionnaires fédéraux et a mis en relation Snapchat avec des experts en traitement numérique et en traitement de la toxicomanie. Son groupe crée des contenus de mise en garde pour TikTok et Snapchat.

PHOTO MICHAEL TYRONE DELANEY, THE NEW YORK TIMES

Un portrait de Charlie Ternan est exposé au domicile de ses parents, à Pasadena.

Les règles d’engagement dans la guerre contre la drogue ont changé, a déclaré M. Ternan.

Il s’agit maintenant de chimie, de distribution sur les réseaux sociaux et de cryptage. Nous avons besoin de généraux d’un autre genre, d’une approche plus collaborative entre les grandes entreprises technologiques et le gouvernement.

Ed Ternan, dont le fils, Charlie, est mort d’un empoisonnement au fentanyl

Pour affiner les messages de prévention, Snap a demandé à Morning Consult, un cabinet d’études de marché numérique, de réaliser une enquête sur les connaissances en matière de drogue. Les résultats, issus d’un échantillon aléatoire de 1449 utilisateurs de Snapchat âgés de 13 à 24 ans, soulignent leur vulnérabilité à l’abus de médicaments sur ordonnance. Ils ont dit se sentir dépassés, anxieux et déprimés, mais aussi craindre la stigmatisation qui entoure les problèmes de santé mentale. Selon eux, la principale raison de se tourner vers les pilules illicites est de « faire face au stress ».

Mais seulement la moitié des répondants, et 27 % des adolescents, savaient que le fentanyl pouvait se trouver dans des pilules contrefaites. Lorsqu’on leur a demandé d’évaluer le danger que représentent certaines drogues, près des deux tiers ont classé l’héroïne puis la cocaïne comme « extrêmement dangereuses », mais à peine un tiers ont placé le fentanyl dans cette catégorie. Dans l’ensemble, 23 % des personnes interrogées, dont 35 % d’adolescents, n’en savaient même pas assez sur le fentanyl pour évaluer son niveau de dangerosité.

Lisez la version originale de cet article du New York Times (en anglais)

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  • 10 000
    « Nous détectons environ 10 000 nouveaux comptes liés à la drogue par mois », a déclaré Tim Mackey, professeur à l’Université de Californie à San Diego. M. Mackey dirige une jeune pousse financée par le gouvernement fédéral qui a développé un logiciel d’intelligence artificielle pour détecter les ventes illicites de drogue en ligne.
    Source : The New York Times