(New York) Si l’on se fie au manifeste qu’il a publié sur l’internet, Payton Gendron n’a pas été radicalisé par Tucker Carlson ou un des nombreux candidats républicains qui propagent aux États-Unis la théorie raciste du « grand remplacement ».

Publié le 16 mai
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

L’auteur présumé de la fusillade qui a fait 10 morts à Buffalo samedi dit s’être « radicalisé » pendant les premiers jours de la pandémie de coronavirus en explorant l’internet pour chasser l’ennui. C’est là que ce suprémaciste et antisémite autoproclamé dit avoir découvert que le faible taux de natalité des Blancs allait contribuer à une « crise » dont l’issue, souhaitée et encouragée par les juifs, serait « le remplacement racial et culturel complet du peuple européen ».

Quatre jours après avoir mis en ligne son manifeste, le jeune homme de 18 ans a ajouté Buffalo à la liste des endroits où un adepte de cette théorie a massacré des gens en raison de leur origine ethnique ou de leur religion. Avant cette ville de l’État de New York, il y a eu Christchurch, Pittsburgh, El Paso et Poway.

Mais ces massacres n’ont pas eu l’effet de marginaliser la théorie du « grand remplacement » aux États-Unis. Au contraire, ce pays a été témoin ces dernières années d’une banalisation de ce concept relancé en France par l’écrivain Renaud Camus.

Au point où l’on ne compte plus les candidats et élus républicains qui le défendent en évoquant l’afflux de migrants à la frontière sud.

« Les politiciens démocrates ont décidé qu’ils ne pourront pas être réélus en 2022 à moins de faire venir un grand nombre de nouveaux électeurs pour remplacer ceux qui sont déjà là. C’est de cela qu’il s’agit. Nous avons une invasion dans ce pays parce que des gens très puissants deviennent plus riches et plus puissants à cause de cela. »

« L’émission la plus raciste »

J. D. Vance, qui a tenu ces propos le 17 mars dernier sur Fox News, est un homme intelligent. En 2016, cet investisseur en capital-risque a écrit Hillbilly Elegy, dont Netflix a fait un film en 2020. Il sait que les migrants qui arrivent à la frontière sud ne joueront aucun rôle dans les élections de mi-mandat de 2022.

Mais ce néophyte politique sait aussi que cette version de la théorie du grand remplacement est populaire auprès de bon nombre d’électeurs républicains. Il en a eu la confirmation le 3 mai dernier lorsqu’il a remporté la primaire républicaine d’Ohio pour l’élection sénatoriale de cet État important du Midwest.

PHOTO AARON DOSTER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Un partisan de J. D. Vance affiche ses couleurs le soir de la primaire républicaine d’Ohio pour l’élection sénatoriale.

L’homme à qui s’adressait J.D. Vance lors de son intervention du 17 mars a joué un rôle encore plus grand dans cette banalisation de la théorie du grand remplacement aux États-Unis. Il s’agit de Tucker Carlson, qui « a bâti ce qui pourrait être l’émission la plus raciste de l’histoire de l’information par câble – et aussi, selon certains critères, la plus performante », a écrit le New York Times récemment à l’amorce d’une série d’articles sur l’animateur le plus populaire de Fox News.

En avril 2021, l’Anti-Defamation League (ADL) a adressé une lettre à la PDG de Fox News, Suzanne Scott, pour se plaindre de la « défense passionnée » de la théorie du grand remplacement par Tucker Carlson lors d’une émission.

« Ne vous y trompez pas : c’est un sujet dangereux », a écrit le directeur de l’ADL, Jonathan Greenblatt. « La ‟théorie du grand remplacement” est un thème classique de la suprématie blanche […]. C’est un concept qui est discuté presque quotidiennement sur les sites racistes de l’internet. C’est une notion qui a alimenté le slogan haineux ‟Les juifs ne nous remplaceront pas !” à Charlottesville en 2017. »

Cette lettre n’a eu aucun effet. Car, selon le Times, Tucker Carlson est intouchable à Fox News, où il jouit de la protection de la famille Murdoch, propriétaire de la chaîne.

Au-delà des urnes

Pour Fox News, les cotes d’écoute semblent faire foi de tout. Pour les politiciens républicains, ce sont les sondages qui semblent dicter leurs discours.

Les résultats du plus récent baromètre sur la question, publié lundi dernier par l’Associated Press, sont éloquents : un bon tiers des Américains, et près de la moitié des républicains, pensent qu’« il y a un groupe de personnes dans ce pays qui essaie de remplacer les Américains nés dans le pays par des immigrants qui partagent leurs opinions politiques ».

PHOTO ADREES LATIF, REUTERS

Des demandeurs d’asile provenant d’Amérique latine traversent le Rio Grande pour rejoindre la rive du Texas, à Roma, samedi

Blake Masters, candidat républicain à l’élection sénatoriale d’Arizona, a sans doute eu accès à des résultats semblables avant de publier sur Twitter le message suivant, en octobre dernier : « Ce que la gauche veut vraiment faire, c’est changer la démographie de ce pays. Elle veut faire cela pour consolider le pouvoir et ne jamais perdre une élection. »

L’effet d’un tel discours n’est pas limité aux urnes. Selon le politologue de l’Université de Chicago Robert Pape, le grand mensonge de Donald Trump sur l’élection présidentielle de 2020 n’est pas la seule théorie du complot qui a poussé les insurgés du 6 janvier 2021 à envahir le Capitole.

Un an plus tard, après avoir mené deux sondages nationaux sur la question, il a déclaré à La Presse : « Nous avons des dirigeants politiques et des gens dans les médias qui ont adopté une théorie du complot de la droite appelée le ‟grand remplacement”, qui était naguère une idée marginale. Cette théorie affirme que les droits des Blancs sont en train d’être supplantés par ceux des minorités, que le Parti démocrate ouvre délibérément les portes aux étrangers afin qu’ils puissent modifier l’électorat et écraser la majorité blanche aux États-Unis. Je ne pense pas qu’il faut s’étonner que les personnes recevant ces messages deviennent enragées. »

Pas plus qu’il ne faut se surprendre que certaines d’entre elles finissent par tuer.