Des résidants du comté de Llano, au Texas, demandent à la justice d’intervenir pour empêcher un groupe d’élus conservateurs de poursuivre une campagne de « censure » ayant entraîné le retrait de nombreux livres des bibliothèques publiques locales.

Publié le 27 avril
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

Dans une poursuite déposée lundi en cour fédérale américaine, ils allèguent que les élus en question ont « systématiquement » ciblé plusieurs œuvres réputées en raison de leur « désaccord avec les idées qu’elles contiennent ».

« Les bibliothèques publiques ne sont pas des endroits d’endoctrinement gouvernemental. Ce ne sont pas des endroits où les personnes au pouvoir peuvent dicter aux citoyens ce qu’ils peuvent lire et apprendre », soulignent les plaignants, qui dénoncent des violations constitutionnelles « frappant la démocratie au cœur ».

« Le niveau d’implication gouvernemental dans le dossier est extrême et flagrant », indique en entrevue Amy Senia, qui est l’une des avocates chargées de la poursuite.

Les élus ciblés évoquent leur volonté d’expurger tout contenu « pornographique » des étagères des bibliothèques pour protéger les enfants, mais il s’agit en fait d’une « excuse », dit-elle.

Leur motivation véritable, au dire de la poursuite, est de retirer de la circulation des œuvres qui entrent en conflit avec leurs propres opinions « ainsi que leurs convictions politiques et religieuses ».

Parmi les premiers livres retirés en août 2021 par le comté en réponse aux demandes d’un groupe de citoyens « favorables à la censure » figurait notamment un ouvrage d’éducation sexuelle reconnu contenant des illustrations colorées du corps humain.

La portée idéologique de la censure se serait élargie considérablement après que ce même groupe de citoyens eut entrepris de recenser combien d’ouvrages offerts dans les bibliothèques du comté figuraient sur une liste de 850 livres catégorisés comme problématiques par un député texan, Matt Krause.

En novembre, des livres traitant des inégalités économiques aux États-Unis, de l’histoire du Ku Klux Klan, de la vie d’une femme transgenre et d’une patineuse homosexuelle ont été retirés des bibliothèques « sans qu’aucun préavis ne soit donné ».

Accès bloqué

Selon la poursuite, les élus ont décidé par ailleurs de bloquer l’accès à un système permettant d’accéder en ligne à des milliers d’ouvrages électroniques sous prétexte qu’il contenait deux livres figurant dans la liste de M. Krause.

En janvier 2022, plusieurs citoyens à l’origine de la campagne de censure ont été nommés membres d’un organisme-conseil chargé notamment de revoir les procédures en place pour ajouter ou retirer des livres dans les bibliothèques publiques.

Ils ont notamment mis sur pied depuis un comité de révision des collections chargé de déterminer quels livres sont « appropriés ».

Aucun critère n’a été défini pour encadrer cet exercice et aucun processus de consultation public n’est prévu à ce sujet, relèvent les avocats responsables de la poursuite, qui demandent au tribunal d’imposer une injonction interlocutoire pour faire cesser les violations constitutionnelles subies par leurs clients.

Il n’a pas été possible mardi d’obtenir une réaction de la part du dirigeant du tribunal de commissaires chapeautant le comté, Ron Cunningham, qui évoque l’intervention des tribunaux pour justifier son silence.

Une employée a refusé de confirmer la teneur de propos tenus par M. Cunningham relativement à la polémique dans une récente déclaration officielle en relevant que La Presse devait faire une demande d’accès à l’information pour obtenir cette information.

Selon le Washington Post, l’élu a déploré le fait « qu’une portion du public et des médias a choisi de propager de fausses informations voulant que le comté de Llano (et d’autres communautés rurales) soit animé par des phobies ou des motivations politiques ».

Les tentatives de censure se multiplient à l’échelle des États-Unis, selon l’American Library Association (ALA), qui s’alarme du fait qu’un nombre croissant de ses membres sont confrontés à des attaques « orchestrées par des groupes de parents conservateurs et des médias de droite » ciblant des livres traitant de questions raciales, d’identité de genre ou encore d’orientation sexuelle.

L’organisation dit avoir recensé, de septembre à novembre 2021, 330 cas distincts de cette nature, soit presque le double du nombre enregistré pour l’ensemble de l’année précédente.

« Nous nous opposons à la censure, et à tout effort pour imposer des idées, empêcher certaines opinions ou punir ceux qui tiennent un discours contraire à ce qui est considéré comme orthodoxe en matière d’histoire, de politique ou de croyance », soulignent les dirigeants de l’ALA.