(New York) Dean Russel sait très bien qu’il y a une histoire derrière chaque mort de la COVID-19.

Publié le 5 mars
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Depuis le printemps 2020, ce New-Yorkais âgé de 33 ans participe au projet Missing Them, dont l’objectif est d’écrire et de publier une nécrologie pour chaque résidant de la métropole américaine tué par le SARS-CoV-2.

« Nous nous sommes aperçus que la plupart des nécrologies publiques portaient sur des hommes blancs et concernaient les enclaves les plus riches de la ville », se souvient Dean Russell, qui dirige l’équipe de Missing Them de façon intérimaire pour le site d’information locale The City et ses partenaires, dont l’école de journalisme de l’Université Columbia.

« Évidemment, ce n’est pas de cette façon que le coronavirus tuait les gens. Le coronavirus tuait deux fois plus de Noirs et de Latinos que de résidants blancs. »

Près de deux ans plus tard, l’équipe de Missing Them a rédigé plus de 2600 nécrologies, résultat d’un travail journalistique patient et délicat. À l’origine, l’équipe n’aurait jamais pu croire qu’un tel nombre ne représenterait qu’une fraction des quelque 40 000 New-Yorkais morts de la COVID-19 depuis le début de la pandémie.

Elle n’aurait pas pu deviner non plus que le nombre des victimes du coronavirus atteindrait un jour un million aux États-Unis.

Durant son enfance en Équateur, José Jaramillo, l’une de ces victimes, avait l’habitude de pointer le ciel et de s’exclamer, en voyant un avion : « Un jour, je prendrai cet avion pour New York ! »

« Il est venu à New York, il s’est marié, il a eu plusieurs enfants, il a fait sa vie à New York, avant de mourir de la COVID-19 à 69 ans », raconte Dean Russell, qui a recueilli l’histoire du résidant de Queens auprès d’une de ses filles.

Le bilan de la COVID-19, « c’est ça fois un million », dit-il.

Morts évitables

En fait, les États-Unis n’atteindront pas ce nombre avant la fin de mars ou le début d’avril, selon les données de l’Université Johns Hopkins, référence en la matière. Vendredi, un peu plus de 956 000 morts liées à la COVID-19 avaient été recensées.

Nombre d’Américains ne manqueront pas de se recueillir, le cœur noué par la tristesse, au moment où le seuil symbolique du million sera atteint. Mais d’autres n’échapperont pas à un sentiment de frustration ou même de colère en pensant à tous les Américains qui sont morts de façon inutile.

Peter Hotez, doyen de l’École nationale de médecine tropicale du Baylor College à Houston, pensera en particulier à ses compatriotes qui ont succombé à la COVID-19 depuis le 1er mai 2021, après l’apparition des variants Delta et Omicron.

« Cette date est significative parce qu’elle marque en quelque sorte le début officiel de l’accès universel à la vaccination contre la COVID-19, confie-t-il. Et toutes ces vies perdues après le 1er mai concernent essentiellement des personnes non vaccinées. Si vous regardez ce million de décès, environ le dernier tiers ou plus était évitable. »

Le DHotez qualifie de « simpliste » l’idée selon laquelle cette « horrible tragédie » est attribuable à une plus grande tolérance des Américains à l’égard de la mort.

Ces 300 000 personnes ou plus qui sont mortes après que les vaccins sont devenus disponibles étaient des individus qui ont été délibérément visés. Ils ont été victimes d’un ciblage particulier par l’extrême droite américaine.

Peter Hotez, doyen de l’École nationale de médecine tropicale du Baylor College

Le spécialiste des maladies infectieuses blâme une poignée de représentants républicains du Congrès, les animateurs des émissions de Fox News à heure de grande écoute, les gouverneurs d’États conservateurs et certains intellectuels anticonformistes.

« Je n’appelle plus ce qu’ils ont véhiculé de la désinformation ou de la mésinformation. J’appelle cela de l’agression antiscience », dénonce le DHotez.

De façon paradoxale, les États-Unis s’approchent de leur millionième mort de la COVID-19 au moment où la pandémie semble vouloir relâcher son emprise sur le pays. Depuis la fin de la vague Omicron, nombre d’États ou de localités, y compris les plus démocrates tels la Californie et New York, ont annoncé la fin de plusieurs mesures mises en place pour lutter contre la propagation du virus, dont le port du masque obligatoire.

« Complaisance inévitable »

Ogbonnaya Omenka, professeur à l’Université Butler, en Indiana, décèle tant chez les responsables politiques que chez les gens ordinaires une « complaisance inévitable qui suit chaque menace à la santé publique ».

Or, la menace pourrait bien revenir, selon lui. « Car cette complaisance est un peu prématurée, comme lorsqu’on crie victoire avant les dernières secondes », dit le spécialiste en santé publique. « En revanche, il se peut que la menace ne revienne pas. »

Le DHotez en doute. Il rappelle qu’une bonne partie du monde n’est pas encore vaccinée et que d’autres variants pourraient émerger de pays à faible ou moyen revenu.

Je m’attends également à une autre grande vague au cours de l’été dans les États du Sud et au Texas, tout comme nous en avons eu en 2020 et en 2021. L’essentiel est que le peuple américain soit prêt pour cela.

Peter Hotez, doyen de l’École nationale de médecine tropicale du Baylor College

La peur de Denis Nash, c’est que le peuple américain ne soit pas prêt, et ce, même après un million de morts liées à la COVID-19.

« La chose qui me vient à l’esprit alors que cette étape très triste approche, c’est que nous n’étions pas aussi bien préparés que nous aurions dû l’être pour affronter les variants Delta et Omicron », dit le professeur d’épidémiologie à l’Université de la ville de New York.

« Et je vois le même scénario se reproduire. Il y a beaucoup d’efforts ces jours-ci pour éliminer les restrictions sanitaires, et c’est peut-être approprié. Mais je me sentirais beaucoup mieux si j’avais l’impression que nos dirigeants à tous les ordres de gouvernement avaient aussi un plan très solide et clair sur la façon d’affronter une prochaine vague que beaucoup d’entre nous voient comme étant très probable. »

Or, en attendant la millionième mort de la COVID-19 aux États-Unis, le DNash n’est pas convaincu qu’un tel plan existe.

Et l’équipe de Missing Them pourrait bien ne jamais parvenir à finir sa mission.