(New York) On croirait assister à la version politique de la série de HBO Game of Thrones.

Publié le 19 janvier
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

L’action de l’épisode le plus récent se déroule en Floride, où deux têtes fortes du Parti républicain cohabitent avec difficulté. Le seigneur de Mar-a-Lago, Donald Trump, voudrait que le gouverneur de son État d’adoption, Ron DeSantis, plie le genou, comme le fit Torrhen Stark, dernier roi du Nord, devant Aegon le Conquérant, par exemple.

Mais le jeune maître de Tallahassee refuse à l’ancien chef de la Maison-Blanche cet acte de soumission, qui serait à la fois une reconnaissance de son autorité et une démonstration de sa fidélité.

Un épisode ultérieur permettra de savoir qui survivra au duel Trump-DeSantis.

Si ce scénario paraît un brin exagéré, il ne l’est pas davantage que les manchettes récentes de la presse américaine au sujet des frictions présumées entre les deux hommes, dont l’un sollicitera en novembre prochain un second mandat à titre de gouverneur.

« Qui est le roi de la Floride ? », a titré le New York Times. « Trump cédera-t-il son trône à DeSantis ? », s’est demandé de son côté le magazine The New Republic.

Susan MacManus, politologue et professeure émérite à l’Université de Floride du Sud, croit comprendre ce que signifie ce battage médiatique.

« Le bras de fer entre ces deux icônes républicaines au caractère bien trempé accapare toute l’attention parce que les médias nationaux tiennent déjà pour acquis que le gouverneur DeSantis sera facilement réélu en 2022. Ils considèrent donc que la lutte potentielle entre Trump et DeSantis pour l’investiture républicaine pour la présidentielle de 2024 est beaucoup plus intrigante et digne d’intérêt », a-t-elle affirmé à La Presse.

Un politicien « lâche » ?

D’autant plus que l’agacement de Donald Trump envers Ron DeSantis ne semble plus seulement se manifester en privé.

Ainsi, lors d’une interview diffusée le 11 janvier dernier par la chaîne conservatrice OAN, l’ancien président a qualifié de « lâches » les politiciens qui refusent de répondre lorsqu’on leur demande s’ils ont reçu une troisième dose d’un vaccin contre la COVID-19.

Il n’a pas mentionné le nom du gouverneur de Floride, mais ce dernier fait partie des républicains bien en vue qui ont refusé de fournir une réponse claire à des questions sur ce sujet.

Fait inusité, Ron DeSantis a donné l’impression de vouloir répliquer à Donald Trump lors d’une entrevue accordée, quelques jours plus tard, à une émission balado de droite. Il a alors exprimé le regret de ne pas avoir protesté haut et fort contre la décision de l’administration Trump de « confiner le pays au début de la pandémie ».

« Si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant, j’aurais parlé beaucoup plus fort », a-t-il dit.

Lors de la même émission, le gouverneur de Floride a quand même passé beaucoup plus de temps à attaquer le DAnthony Fauci, bête noire des républicains, et ses mesures « liberticides » pour lutter contre la COVID-19. Mais sa critique de la gestion pandémique de l’ancien président n’est pas passée inaperçue dans la classe médiaco-politique.

En Floride, c’est une autre histoire.

Il est peu probable que de nombreux Floridiens prêtent beaucoup d’attention à cette querelle en ce moment, en premier lieu parce qu’ils s’attendaient à ce qu’elle se produise.

Susan MacManus, politologue et professeure émérite à l’Université de Floride du Sud

Car personne en Floride ne doute des ambitions présidentielles de Ron DeSantis, qui a fréquenté deux des plus grandes universités – Yale et Harvard – avant de pratiquer le droit à titre d’avocat militaire et de procureur fédéral.

Les « mots magiques »

Cela dit, Donald Trump a toujours considéré que l’ancien représentant de Floride n’aurait jamais été élu au poste de gouverneur de cet État sans son appui. D’où l’irritation qu’il exprimerait ces jours-ci en privé face au refus de son protégé de dire les « mots magiques » que plusieurs autres candidats potentiels du Parti républicain à la présidence ont déjà répétés en public.

« Je me demande pourquoi le gars ne veut pas dire qu’il ne se présentera pas contre moi », a déclaré l’ancien président à plusieurs membres de son entourage, selon le New York Times.

PHOTO ROBYN BECK, AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump lors d’une rencontre avec des partisans le 15 janvier, où l’on pouvait lire sur des affiches « Trump 2024 ».

La liste des « présidentiables » républicains qui ont déjà dit les mots magiques inclut Kristi Noem, gouverneure du Dakota du Sud, Marco Rubio, sénateur de Floride, Rick Scott, autre sénateur de Floride, et Josh Hawley, sénateur du Missouri.

En revanche, outre Ron DeSantis, Mike Pompeo, ancien secrétaire d’État, Ted Cruz, sénateur du Texas, et Mike Pence, ancien vice-président, figurent parmi ceux qui n’ont pas exclu de disputer à Donald Trump l’investiture républicaine en 2024.

Aucun d’entre eux n’est cependant plus populaire que Ron DeSantis auprès des électeurs républicains, selon les sondages.

Donald Trump devra-t-il se résoudre à dénigrer en public le gouverneur de Floride, comme il le fait en privé ? « Il dit que DeSantis n’a pas de charisme personnel et a une personnalité terne », a confié un proche de l’ancien président au site Axios sous le sceau de l’anonymat.

Le hic, c’est que cette description explique en partie pourquoi certains donateurs républicains préfèrent le maître de Tallahassee au seigneur de Mar-a-Lago, le trouvant plus discipliné et compétent que l’autre.

Mais cette description n’explique surtout pas pourquoi Ron DeSantis refuse toujours de plier le genou.