(New York) En cette journée où les États-Unis commémorent la naissance de Martin Luther King, de nombreux républicains ressortiront leur déclaration préférée de l’icône de la lutte des Noirs américains pour la reconnaissance de leurs droits civiques.

Publié le 17 janvier
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

« Je rêve que mes quatre enfants vivront un jour dans une nation où ils seront jugés non pas par la couleur de leur peau, mais par leur caractère. »

Cette phrase, tirée du célèbre discours prononcé par le pasteur assassiné sur les marches du monument de Lincoln à Washington, le 28 août 1963, a longtemps servi aux conservateurs américains pour dénigrer les programmes de discrimination positive et, plus récemment, le concept de racisme systémique.

PHOTO ROBERT RAY, ASSOCIATED PRESS

Bernice King, fille de Martin Luther King

Or, à plusieurs reprises par le passé, Bernice King, fille de MLK, a invité ces conservateurs à cesser de citer cette déclaration hors contexte ou à en choisir une autre. Cette année, elle leur en a proposé une qui n’a jamais autant été d’actualité. Elle porte sur une règle parlementaire qui empêche ces jours-ci le Sénat des États-Unis de redonner vie à la Loi sur le droit de vote de 1965, l’un des deux grands textes législatifs découlant du combat héroïque de son père.

La « tragédie » du filibuster

La règle en question est celle du filibuster, dont Joe Biden a réclamé le changement la semaine dernière. Elle veut qu’une super majorité de 60 voix sur 100 soit nécessaire au Sénat pour faire avancer la plupart des projets de loi, lesquels peuvent ensuite être adoptés à majorité simple. Elle permet ainsi à une minorité de 41 sénateurs de bloquer la plupart des initiatives de la majorité, ce dont les républicains ne se privent pas depuis un an.

Mais revenons à cette déclaration que Bernice King aimerait voir républicains et conservateurs citer en ce 17 janvier 2022. MLK l’a faite en 1963 à un journaliste qui lui demandait s’il était en faveur d’un référendum national pour entériner la législation de John Kennedy sur les droits civiques, bloquée jusque-là par une minorité de sénateurs ségrégationnistes.

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Martin Luther King en 1963

Je pense que la tragédie est que nous avons un Congrès avec un Sénat qui a une minorité de sénateurs malavisés qui utiliseront le filibuster pour empêcher la majorité des gens de voter. Ils ne laisseront pas les sénateurs de la majorité voter.

Martin Luther King, en 1963

C’était le cauchemar de MLK en 1963. Deux ans plus tard, l’indignation suscitée par la répression sanglante de la marche de Selma allait aider le successeur démocrate de JFK, Lyndon Johnson, à promulguer la loi de 1965 qui interdisait les discriminations raciales dans l’exercice du droit de vote.

Or, la Cour suprême a éviscéré cette loi en 2013 et en 2021. Ses décisions ont ouvert la voie aux lois électorales adoptées par plusieurs États conservateurs pour restreindre l’accès au vote des minorités et changer la façon dont les élections sont administrées.

L’initiative des démocrates

Pour contrer ces décisions et ces lois qui menacent selon eux la démocratie américaine, les démocrates ont proposé deux projets de loi, qui ont été regroupés la semaine dernière en un seul texte.

La mesure prévoit notamment d’établir un minimum de 15 jours consécutifs de vote par anticipation dans tous les États ; de permettre à tous les électeurs de demander un bulletin de vote par correspondance ; de créer un programme d’inscription automatique des électeurs ; et de faire du jour du scrutin un jour férié national.

Elle entend également rénover les dispositions les plus importantes de la Loi sur le droit de vote de 1965, dont celle qui obligeait les États ayant des antécédents de discrimination à obtenir une approbation préalable du ministère de la Justice ou des tribunaux fédéraux avant de modifier leurs règles de vote.

Conséquences inattendues

Les 50 sénateurs du groupe démocrate sont en faveur de cette réforme électorale. Aucun des 50 sénateurs républicains ne l’est. Pour les démocrates, qui jouissent de la majorité au Sénat grâce au vote décisif de la vice-présidente Kamala Harris, la seule façon d’adopter le projet de loi serait donc de suspendre ou d’éliminer la règle du filibuster.

Un vote doit être tenu cette semaine sur une telle proposition, qui est cependant déjà voué à l’échec en raison de l’opposition de deux sénateurs démocrates, Kyrsten Sinema et Joe Manchin.

Comment ces sénateurs peuvent-ils justifier le maintien d’une règle qui a été utilisée au XXsiècle pour bloquer de nombreux projets de loi sur les droits civiques ? Une règle que Barack Obama a qualifiée de « relique de Jim Crow », référence à l’ensemble des lois ségrégationnistes des États du Sud profond ?

Leurs arguments rejoignent ceux de Richard Arenberg, ancien collaborateur de plusieurs sénateurs démocrates et auteur d’un ouvrage de référence publié en 2012, Defending the Filibuster : The Soul of the Senate. Lors d’un entretien téléphonique avec La Presse, ce dernier a soutenu que le recours au filibuster à des fins « abusives et immorales » durant l’époque des droits civiques ne signifie pas que cette règle est mauvaise en soi.

Sa suspension – ou son élimination – engendrerait par ailleurs des conséquences dont les démocrates devraient se méfier, selon celui qui est aujourd’hui politologue à l’Université Brown.

Mon argument a toujours été que la maladie est la polarisation partisane extrême, et que l’élimination du filibuster ne résoudra pas ce problème, elle ne fera que l’exacerber.

Richard Arenberg, auteur de Defending the Filibuster : The Soul of the Senate

Il en a pour preuve ce qui s’est produit après que le démocrate Harry Reid, ancien chef de la majorité au Sénat, a éliminé le filibuster pour les nominations à la magistrature fédérale, à l’exception des juges de la Cour suprême, en 2013. En 2017, Mitch McConnell, son successeur républicain, a profité de ce précédent pour éliminer le filibuster pour les nominations des juges de la Cour suprême.

N’ayant plus à surmonter l’obstacle des 60 voix, Donald Trump a pu ensuite choisir trois des juges les plus conservateurs, voire réactionnaires, pour pourvoir des postes vacants.

« Du point de vue des démocrates, l’effet [du changement de 2013] est assez désastreux », a dit Richard Arenberg.

MLK, dont l’héritage a été en partie détruit par la nouvelle majorité conservatrice de la Cour suprême, pourrait-il aujourd’hui en douter ?