C’est ce que soutient la journaliste Laura Poitras, impliquée dans les révélations d’Edward Snowden en 2013

Publié le 1er déc. 2021
Marc Thibodeau
Marc Thibodeau La Presse

La journaliste et documentariste américaine Laura Poitras, qui a joué un rôle-clé en 2013 dans la diffusion des révélations d’Edward Snowden relativement aux pratiques de surveillance abusives de la National Security Agency (NSA), pense que l’épisode a favorisé une « prise de conscience globale » et poussé nombre de personnes à mieux protéger leurs données personnelles.

Ce changement représente un progrès « majeur », mais il n’y a pas lieu de pavoiser, dit-elle, puisque la surveillance électronique demeure aujourd’hui une menace « omniprésente » dans nos sociétés connectées et prend des formes de plus en plus sophistiquées.

La mise en lumière de l’impact du logiciel espion Pegasus, produit par la firme israélienne NSO Group, illustre bien les périls posés par les développements dans ce domaine.

Une vaste enquête réalisée l’été dernier par Forbidden Stories et Amnistie internationale a conclu que des centaines de militants, de journalistes et d’élus avaient effectivement été ciblés à travers le monde avec le logiciel, qui permet d’avoir accès à l’ensemble du contenu des appareils à distance.

Certains ont ensuite été victimes d’actes d’intimidation, voire de violence.

Mme Poitras, qui est de passage à Montréal à l’occasion de l’inauguration d’une nouvelle exposition au Musée d’art contemporain traitant des ravages de Pegasus, note que cette technologie a notamment servi à espionner un dissident saoudien vivant à Sherbrooke, Omar Abdulaziz. Il était en lien avec le journaliste Jamal Khashoggi avant son exécution en 2018 par un commando saoudien envoyé de Riyad.

Les questions soulevées par Pegasus touchent donc aussi directement le Québec, a souligné la journaliste mardi en entrevue avec La Presse. Elle plaide pour que ce type de technologie, assimilable à une « cyberarme », soit déclarée illégale. « On a déjà assez vu ce que ça peut faire. »

Le gouvernement américain a récemment fait un pas en ce sens en annonçant sa décision de placer NSO Group sur une liste noire commerciale. Le département du Commerce a évoqué à l’appui de sa décision les informations suggérant que le logiciel espion avait été utilisé par des régimes autoritaires pour cibler des dissidents et des journalistes, incluant à l’étranger.

Snowden « devrait pouvoir revenir à la maison »

Bien qu’elle semble vouloir agir pour protéger la vie privée de la population dans ce dossier, l’administration du président Joe Biden se montre plus réticente à agir lorsque les services de renseignement américains sont mis en cause.

Même s’il a été reconnu qu’Edward Snowden avait mis en lumière des pratiques « illégales » de la NSA, il demeure persona non grata aux États-Unis et continue de vivre en Russie, d’où il intervient régulièrement dans les discussions sur les pratiques de surveillance.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Edward Snowden

« Il devrait pouvoir revenir à la maison », souligne Mme Poitras, qui a filmé le lanceur d’alerte en 2013 dans un hôtel où il lui avait donné rendez-vous pour discuter des documents de la NSA et préparer sa sortie médiatique. Elle a relaté le processus suivi, et ses retombées, dans le documentaire Citizenfour, primé aux Oscars en 2015.

La documentariste, qui dit avoir été surveillée à Berlin à la suite de ces révélations, avait subi précédemment pendant des années des contrôles exhaustifs à la frontière après avoir été placée à son insu sur une liste de personnes à surveiller.

Inquiète pour son sort

Mme Poitras, qui vit aujourd’hui à New York, craint d’être encore une fois la cible de procédures abusives orchestrées par l’État pour l’intimider.

Elle s’alarme notamment du fait que le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, est accusé par les États-Unis d’avoir enfreint la loi contre l’espionnage du pays en raison de son implication dans la diffusion de documents sur le rôle de l’armée américaine en Irak et en Afghanistan ainsi que de nombreux câbles diplomatiques.

Le militant, détenu au Royaume-Uni, tenter de s’opposer actuellement à une demande d’extradition des États-Unis pour éviter un procès qui pourrait lui valoir des décennies d’emprisonnement.

PHOTO JUSTIN TALLIS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Julian Assange

« Le gouvernement recule dans le temps de 10 ans pour accuser d’espionnage un journaliste, étranger en plus. Ça veut dire que je pourrais me réveiller un matin et être accusée d’être une espionne en raison de mon travail sur la NSA en 2013. […] Est-ce que c’est l’action d’un État démocratique, ça ? », demande Mme Poitras, qui parle d’un précédent très inquiétant.

Plutôt que de s’acharner sur ceux qui ont mis en lumière les abus perpétrés par les États-Unis en réaction aux attentats du 11 septembre 2001, l’administration américaine devrait s’efforcer de poursuivre les hauts responsables à l’origine de ces dérives, notamment en matière de surveillance de masse, dit-elle.

Des dirigeants des services de renseignement ont menti à la population en réaction aux révélations d’Edward Snowden sans jamais « subir de conséquences », déplore Mme Poitras.

« S’il n’y a pas de responsabilité, les abus vont se répéter, s’institutionnaliser et devenir partie intégrante du tissu social », prévient-elle.

50 000

Nombre de numéros de téléphone désignés comme cibles potentielles du logiciel espion de NSO Group dans une liste obtenue par deux ONG

Source : Amnistie internationale