(Washington) La mort de cinq personnes percutées par un automobiliste lors d’un défilé de Noël à Waukesha a immédiatement suscité des spéculations politiques dans une société américaine à cran, traversée par des divisions souvent irréconciliables.

Francesco FONTEMAGGI Agence France-Presse

Avant même que la lumière soit faite sur la tragédie qui a frappé cette ville du nord des États-Unis, certaines sphères ultraconservatrices ont émis sans preuve l’hypothèse que le suspect, un Afro-Américain, ait agi en riposte à l’acquittement, vendredi, de Kyle Rittenhouse, qui avait tué deux personnes en marge de manifestations antiracistes en 2020 à Kenosha, dans ce même État du Wisconsin.

Des affaires révélatrices des fractures américaines

Donald Trump Jr, fils de l’ex-président républicain, a lui-même fait un parallèle sur Twitter entre les deux affaires, accusant les démocrates de Joe Biden de fermer les yeux sur ce « criminel multirécidiviste » après s’être acharnés sur le « bon samaritain » Rittenhouse.

« Les États-Unis sont actuellement confrontés à des divisions extraordinaires et sans précédent », « exacerbées à l’extrême par des systèmes d’information antagonistes et une démagogie concertée inspirée par Donald Trump », estime David Farber, professeur d’histoire à l’Université du Kansas.

Chaque évènement est interprété selon des grilles de lectures opposées, car les gens « sont devenus sourds aux faits qui contredisent leurs prédispositions idéologiques », dit-il à l’AFP.

C’est ainsi que le procès de Kyle Rittenhouse, érigé, dans certains milieux de droite, en égérie d’une résistance face aux désordres qui ont pu accompagner les manifestations du mouvement Black Lives Matter (« les vies noires comptent »), est devenu emblématique des fractures de la première puissance mondiale.

La question raciale a pris toute sa place dans un autre procès, celui de trois Américains blancs jugés pour le meurtre du joggeur Ahmaud Arbery.

Ils l’ont « attaqué » uniquement « parce qu’il était noir », a martelé lundi la procureure.

Des « guerres culturelles »

Au-delà de ces affaires judiciaires, la chronique politique est alimentée par toute une série de « guerres culturelles » dont les écoles sont souvent devenues le champ de bataille, qu’il s’agisse de l’obligation du port du masque contre la pandémie, des questions liées à l’identité de genre ou de l’enseignement concernant le racisme aux États-Unis.

Les efforts du président Biden pour rendre le vaccin anti-COVID-19 obligatoire pour certaines catégories de la population cristallise ces divisions dans une société farouchement attachée aux libertés individuelles.

Et des divisions anciennes, comme l’avortement, ont été relancées par les nouveaux équilibres de la Cour suprême, dont trois juges sur neuf ont été nommés par Donald Trump — dopant les espoirs de certains États républicains qui multiplient les textes restrictifs en misant sur un virage conservateur de la haute juridiction.

Pour Shirley Anne Warshaw, professeure de sciences politiques au Gettysburg College, ces tensions « couvaient depuis longtemps » mais ont été « attisées » par les discours politiques populistes et l’explosion de la désinformation.

« Il y a beaucoup de sites internet extrémistes moins visibles, notamment à droite », « qui mettent de l’huile sur le feu, et ça, c’est nouveau », explique-t-elle à l’AFP.

« Démocratie en recul »

Les États-Unis ont rejoint pour la première fois la liste des « démocraties en recul » du fait principalement d’une dégradation sous l’ère Trump, selon un rapport de référence publié par l’organisation intergouvernementale International IDEA.

L’assaut donné le 6 janvier par des partisans de l’ex-président contre le Congrès continue de faire couler beaucoup d’encre et d’entretenir de vifs clivages.

L’idée, que l’ex-président a réussi à populariser au sein de sa base malgré l’absence de preuves, d’une victoire électorale qui lui aurait été « volée » par Joe Biden contribue aussi à bloquer le débat politique, d’autant que le milliardaire conserve une énorme influence sur son camp républicain.

L’actuel président, élu sur la promesse de rassemblement et de compromis, se retrouve confronté à un des Congrès les plus divisés politiquement dans l’histoire politique moderne du pays.

« Notre démocratie est en danger », « nos institutions, notre système politique ont été affaiblis », déplore Mary Stuckey, de l’Université de l’État de Pennsylvanie, estimant que l’accent mis par les médias sur « les divisions et les conflits » ne fait qu’aggraver la situation.

Pandémie, inflation et homicides

Cette polarisation s’inscrit dans un contexte difficile : les Américains sont épuisés par la crise sanitaire.

« On a une société déjà tendue, sur les sujets économiques ou démographiques, et à cela vient s’ajouter une pandémie cauchemardesque », relève David Farber. « Comme les Américains ont tendance à avoir une lecture politique et idéologique de tout, cette crise sanitaire est devenue, de manière inédite, une question partisane. »

Malgré une reprise économique vigoureuse, c’est la flambée des prix qui marque les esprits et complique le quotidien des Américains.

Et certains experts ont fait un lien entre la pandémie, et ses effets déstabilisateurs, et l’explosion du nombre d’homicides, qui ont augmenté de 30 % en 2020 par rapport à l’année précédente — un phénomène qui vient accroître le sentiment d’insécurité dans un pays où les armes à feu circulent facilement, avec des ventes elles-mêmes en hausse.