(Washington) Des centristes accusés d’être à la botte des lobbyistes ou d’être trop proches des républicains, et une aile gauche qui pousserait à des dépenses irresponsables : les démocrates se déchirent autour des plans titanesques d’investissements voulus par Joe Biden, qui languissent au Congrès faute de consensus.

Elodie CUZIN Agence France-Presse

Après des grondements en coulisses pendant des semaines de négociations, les tensions ont éclaté au grand jour cette semaine dans le parti au pouvoir, avec une agressivité inouïe à l’approche d’une grande date butoir jeudi.

Au point de mettre en péril l’adoption des deux pièces maîtresses du programme du président : 1200 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures et 3500 milliards destinés à réformer en profondeur le tissu social des États-Unis, ainsi qu’à lutter contre le changement climatique.

Des sommes extraordinaires, historiques, qui pourraient bien rester lettre morte si les démocrates ne parviennent pas à un accord rapidement, car ils risquent de perdre leurs majorités au Congrès en novembre 2022.  

Face à cette perspective, ils ne retiennent pas les coups… contre leur propre camp.  

Impasse

La guerre oppose essentiellement le bloc de gauche et les deux sénateurs centristes Joe Manchin et Kyrsten Sinema, qui détiennent de fait un pouvoir de blocage à la chambre haute.   

Signe de leur influence, ils ont encore été conviés mardi à la Maison-Blanche pour des réunions en privé avec le président, qui tente de trouver une issue à l’impasse sur ses plans.

Joe Biden a même reporté un voyage prévu mercredi à Chicago afin de continuer à négocier avec ses troupes.  

Car si aucun accord n’est trouvé d’ici jeudi, plusieurs dizaines d’élus de gauche menacent de faire échouer un vote prévu ce jour-là à la Chambre des représentants pour l’adoption définitive du plan d’infrastructures.  

Ils exigent d’obtenir auparavant un vote sur les réformes sociales, parce qu’ils soupçonnent les centristes de retirer leur soutien à ce volet dès qu’ils auront obtenu un succès sur les infrastructures, plus facilement « vendables » auprès de leurs électeurs.  

Un niveau de méfiance frappant au sein d’un même parti.

« Des républicains » chez les démocrates

Problème : le plan de réformes sociales est encore loin d’être finalisé sur de nombreux points cruciaux, y compris son montant même.  

Les deux sénateurs centristes ont fait savoir il y a déjà longtemps qu’ils le jugeaient, à 3500 milliards de dollars, bien trop coûteux.  Mais ils n’ont pas révélé la somme qu’ils seraient prêts à soutenir.  

« Il est navrant de les voir utiliser les éléments de langage républicains, nous ne nous attendions évidemment pas à avoir des républicains dans notre parti », a asséné lundi l’élue de la Chambre Ilhan Omar en leur direction.  

Début septembre, sa jeune collègue et vedette de la gauche américaine Alexandria Ocasio-Cortez avait éreinté le sénateur démocrate de la Virginie-Occidentale, un État rural et minier qui a largement voté en faveur de Donald Trump.  

« Manchin se réunit deux fois par semaine avec Exxon », le groupe pétrolier, « et est l’un des nombreux sénateurs qui prêtent leur stylo aux lobbyistes pour écrire des projets de loi », avait-elle accusé.  

Le sénateur de 74 ans avait alors rétorqué que l’élue de 31 ans ne cherchait qu’à « diviser, diviser, diviser ».  

« Pas une secte »

La sénatrice de l’Arizona Kyrsten Sinema est bien plus discrète face aux médias, mais son influence n’en est pas moindre.

Artisane en coulisses de l’accord rarissime avec l’opposition sur les infrastructures, elle est aussi la cible de l’ire des élus plus à gauche, qui lui reprochent de tenir des positions centristes alors que son État vote désormais démocrate.

Si l’aile gauche est souvent, par le passé, rentrée dans le rang au dernier moment sous la pression des chefs démocrates, sa position est cette fois exposée si fermement qu’il semble difficile de trouver une issue à la dispute.  

« Soyons très clairs », a écrit mardi le sénateur indépendant Bernie Sanders, qui vote avec les démocrates. « Si le projet de loi sur les infrastructures est présenté seul jeudi, cela violera l’accord obtenu au sein du groupe démocrate » pour faire avancer en parallèle les deux grands projets Biden, a-t-il affirmé, en appelant les élus de la Chambre à voter contre dans ce cas.

L’un des chefs démocrates de la Chambre, Hakeem Jeffries, a toutefois balayé les questions sur la guerre interne mardi, en envoyant au passage une pique aux républicains qui eux « s’agenouillent » devant Donald Trump.  

« Nous ne sommes pas une secte, nous sommes une coalition. »