L’année 2020 a vu quatre crises éclater aux États-Unis : la pire crise sanitaire en 60 ans, la pire crise économique en 80 ans, la pire crise sociale en 50 ans et « la pire de toutes : la crise démocratique », écrit dans 2020 : L’Amérique au bord du gouffre, son plus récent livre qui paraît ce vendredi, Rafael Jacob, chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM et analyste de la politique américaine dans de nombreux médias québécois. La Presse lui a parlé.

Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Q. Crise de la COVID-19, émeutes pour dénoncer le meurtre de George Floyd, crise économique, crise démocratique avec Donald Trump qui refuse d’admettre la défaite… L’année 2020 a été marquante aux États-Unis. Était-ce selon vous une année unique ?

R. On n’a jamais vu une année de crises tout à fait comme 2020, et il est possible qu’on n’en revoie jamais. Mais plusieurs des éléments qui ont façonné l’année 2020 sont encore présents, et encore très menaçants.

La crise démocratique, qui a culminé avec l’insurrection de partisans de Trump au Capitole le 6 janvier dernier, n’est pas réglée. Aussi, on a en Trump un politicien qui est une menace pour les rouages mêmes du système démocratique. Pour moi, ce danger est encore présent, du moins à court terme. Ce n’est pas fini.

Q. On voit que Trump et ses alliés continuent de répéter le mensonge voulant que les élections aient été truquées. Est-ce que cela fait désormais partie des grandes croyances rassembleuses de la droite américaine ?

R. C’est devenu un incontournable, et je vais vous donner un exemple. Anthony Gonzalez, élu républicain de l’Ohio à la Chambre des représentants à Washington, a annoncé la semaine dernière qu’il ne se représenterait pas pour un nouveau mandat, alors qu’il est encore très jeune. La raison : Gonzalez était l’un des 10 républicains qui avaient osé voter pour la destitution de Trump après l’insurrection du 6 janvier, et il s’attend à se faire battre dans une primaire par un candidat républicain pro-Trump. Donc, si vous êtes un républicain, vous risquez votre carrière politique si vous dites la vérité à propos de Trump et à propos de sa défaite électorale face à Joe Biden. Si vous voulez avoir un avenir dans ce parti-là, vous devez vous rallier à ce mensonge.

Certaines personnes pourraient dire : « Tous les politiciens mentent. » Mais ce n’est pas un mensonge comme les autres. C’est un mensonge sur la légitimité du système électoral, et il n’y a probablement rien de plus dangereux en démocratie. On ne peut pas avoir une démocratie saine et libre sans que les résultats soient reconnus par tous. C’est là que c’est si dangereux, si empoisonné.

N’oublions pas que tout ça est voulu : les républicains pouvaient destituer Trump après le 6 janvier, et l’empêcher de pouvoir à nouveau se présenter comme candidat à la présidence. Ils ne l’ont pas fait. Un éventuel retour de Trump serait une menace pour la démocratie américaine, car il est un candidat autoritaire ; tous les doutes ont été dissipés le 6 janvier.

Q. Votre livre met en lumière le chemin difficile qu’a suivi Joe Biden pour arriver à la Maison-Blanche. Comment voyez-vous sa présidence jusqu’ici ?

R. Dans les premiers mois, beaucoup de démocrates étaient agréablement surpris. La présidence de Joe Biden ressemblait beaucoup à sa campagne électorale : pas spectaculaire, mais il effectue le travail. Depuis un mois, toutefois, je crois que les pires craintes des gens se sont réalisées, et ça ne laisse présager rien de bon. Avec de multiples crises, notamment la COVID-19 et la crise en Afghanistan, sa cote d’approbation a chuté de 10 points. Un récent sondage de l’Emerson College sur une hypothétique élection entre Biden et Trump en 2024 donne Trump victorieux par un point pour ce qui est du vote populaire. C’est quand même incroyable : après tout ce qui s’est passé, on voit que Trump aurait des chances de l’emporter, ce que bien des gens vont trouver tout à fait consternant.

Q. Le prochain grand rendez-vous aura lieu aux élections de mi-mandat, en novembre 2022, où les 435 sièges de la Chambre des représentants et 34 des 100 sièges au Sénat seront en jeu. Comment voyez-vous ces élections ?

R. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le parti du président en exercice perd en moyenne 25 sièges à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat. Si ça devait se produire l’an prochain, cela voudrait dire que les démocrates perdraient le contrôle de la Chambre des représentants.

Chez les nouveaux élus républicains, il est fort possible que certains aient appuyé l’insurrection du 6 janvier au Capitole, ce qui serait épouvantable : avoir des gens qui militent pour le renversement du gouvernement américain à l’intérieur même du système est incompatible avec la démocratie, c’est de la sédition. Dans certains cas, ces gens-là veulent être élus à des postes de responsables électoraux ! C’est une chose d’avoir une joute politique entre les démocrates et les républicains, mais là, on est ailleurs, et c’est dangereux.

C’est ce qui m’inquiète pour l’élection présidentielle de 2024. J’ai de la difficulté à voir un bon dénouement si Trump est de nouveau candidat, et si le résultat est un peu serré. Imaginez un Congrès contrôlé par les républicains. Trump se présente, et perd de nouveau. Et là, les républicains sont presque unanimes dans leur appui à Trump, et ils refusent de certifier les résultats électoraux. Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là ? Je ne dis pas que ça va se produire, mais c’est une possibilité. Si les républicains prennent le contrôle du Congrès en 2022, comment se comporteront-ils durant l’élection de 2024 ? C’est un réel danger.

2020 : L’Amérique au bord du gouffre

2020 : L’Amérique au bord du gouffre

Éditions Robert Laffont

327 pages