(New York) Nombre d’entre eux ont dû tourner le dos au Brésil, au Chili et à d’autres pays d’Amérique latine, où ils avaient trouvé refuge et travail après le séisme de 2010 en Haïti.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

À la recherche d’un avenir meilleur, ils ont entrepris le long et dangereux voyage vers la frontière américaine, survivant aux jungles panaméennes, aux gangs criminels d’Amérique centrale et aux soldats déployés dans le sud du Mexique.

Et ils se retrouvent aujourd’hui à l’ombre du pont international de Del Rio, au Texas. Au début de la semaine, ils n’étaient que quelques centaines à s’y entasser dans une chaleur étouffante pour échapper au soleil cuisant du jour. Vendredi, ils étaient près de 10 000 à y vivre dans des conditions misérables, en attendant que leurs demandes d’asile soient traitées par les autorités américaines.

Au cours des 11 derniers mois, plus de 29 000 migrants haïtiens sont arrivés aux États-Unis par la frontière sud. Mais jamais ils ne l’avaient fait en aussi grand nombre, au même point d’entrée et en même temps, ajoutant à la situation déjà critique à laquelle doit faire face Joe Biden dans la région.

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Au cours des 11 derniers mois, plus de 29 000 migrants haïtiens sont arrivés aux États-Unis par la frontière sud.

Situation que le président démocrate et son administration tentent de régler en expulsant beaucoup de ces migrants haïtiens vers leur pays d’origine, au grand dam de Ninaj Raoul, cofondatrice de l’organisation américaine Haitian Women for Haitian Refugees.

« Chaque fois qu’ils voient des migrants haïtiens en grand nombre, ils se mettent à les expulser », a-t-elle déclaré à La Presse.

Ils veulent envoyer aux Haïtiens le signal qu’ils ne doivent pas quitter leur pays. Mais ça ne marche pas. Ça n’a jamais marché. Les gens se déplacent pour survivre.

Ninaj Raoul, cofondatrice de l’organisation Haitian Women for Haitian Refugees

Des expulsions « moralement indéfendables »

Dans une lettre adressée à l’administration Biden, plus de 50 représentants démocrates ont exprimé la même opposition à ces expulsions qui surviennent au moment où Haïti traverse une nouvelle période d’instabilité, tant sur le plan politique que sur le plan économique.

« La capacité du gouvernement haïtien à accueillir ses citoyens en toute sécurité mettra des mois, voire des années, à être assurée », ont-ils écrit dans leur missive.

Frank Sharry, directeur de l’organisation America’s Voice, s’est montré beaucoup plus cinglant.

« La reprise des vols d’expulsion d’Haïtiens est le type de nouvelles moralement indéfendables que nous aurions attendues de l’administration Trump, et non de l’administration Biden », a-t-il dit en réclamant l’arrêt complet des expulsions vers Haïti.

Pour le moment, ces vols font partie de l’éventail de mesures adoptées par l’administration Biden pour gérer une urgence humanitaire doublée d’un problème politique. Le département de la Sécurité intérieure promet également de déployer des agents pour contribuer à réduire les retards dans le traitement des demandes d’asile. Et il prévoit envoyer par avion une partie des migrants vers d’autres points d’entrée moins sollicités que celui de Del Rio.

L’arrivée massive et soudaine de migrants haïtiens à Del Rio s’ajoute à une situation déjà critique à la frontière sud. Au mois d’août, les autorités frontalières affirment y avoir effectué près de 209 000 interpellations de migrants, un sommet en 20 ans.

Moins d’une famille de migrants sur cinq, faut-il préciser, a été expulsée en vertu d’une règle adoptée par l’administration Trump au début de la pandémie de coronavirus. Les autres familles ont été relâchées aux États-Unis après qu’on leur eut signifié une date de comparution devant un juge d’immigration pour le traitement de leur demande d’asile.

Les critiques républicaines

Or, si la gestion de la frontière sud suscite certaines critiques au sein du Parti démocrate, elle est dénoncée de façon encore plus féroce par les élus du Parti républicain, dont le gouverneur du Texas, Greg Abbott.

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Greg Abbott, gouverneur du Texas, montrant un projet de loi qui prévoit le renforcement de la sécurité à la frontière américano-mexicaine

« L’administration Biden est en plein désarroi et gère la crise frontalière aussi mal que l’évacuation de l’Afghanistan », a déclaré jeudi ce dernier en faisant allusion à la fin chaotique d’une guerre qui avait duré près de 20 ans.

Le gouverneur républicain a annoncé le même jour l’attribution d’un contrat de 11 millions de dollars pour la construction d’une clôture le long de la frontière qui sépare son État du Mexique.

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Les migrants haïtiens réunis à Del Rio se partagent 22 toilettes portables et n’ont pas accès à de l’eau potable.

En attendant, les migrants haïtiens vivent dans des conditions dantesques à Del Rio, selon les comptes rendus des médias américains sur place. Après avoir reçu un ticket avec un numéro, ils doivent attendre jusqu’à deux semaines avant d’être pris en charge par les agents frontaliers et conduits dans un refuge. Entre-temps, ils ont accès à 22 toilettes portables, mais pas à de l’eau potable.

PHOTO ERIC GAY, ASSOCIATED PRESS

Contraints de retourner régulièrement au Mexique pour acheter leurs victuailles, des migrants utilisent un barrage pour traverser le Rio Grande.

Pour se nourrir, ils doivent retourner régulièrement au Mexique pour acheter leurs victuailles. Et ils doivent dormir sur la terre battue « sous l’éclat des projecteurs, des équipements de surveillance et des gardes-frontières armés », écrit le New York Times.

Des conditions qui devraient inciter Joe Biden à ouvrir les bras plutôt qu’à expulser les migrants haïtiens, selon Ninaj Raoul, la militante new-yorkaise pour les droits des réfugiés haïtiens.

« C’est cruel », a-t-elle dit. « Son propre département d’État lui dit que la situation est dangereuse en Haïti. »