Les mensonges de Trump au sujet de la victoire de Joe Biden sont comme un « poison qui s’est répandu dans l’organisme » de la politique américaine, affirme Peter Wehner, rédacteur de discours à la Maison-Blanche sous trois présidents républicains – Ronald Reagan, George HW. Bush et George W. Bush – et auteur du livre The Death of Politics : How to Heal Our Frayed Republic After Trump. La Presse lui a parlé.

Nicolas Bérubé
Nicolas Bérubé La Presse

Q. Vous dites qu’aucun président des États-Unis n’a été une figure aussi dominante pour son parti après avoir quitté la Maison-Blanche – et surtout, après n’y avoir fait qu’un mandat. Pourquoi est-ce différent avec Trump ?

R. Lorsqu’un président quitte la Maison-Blanche, il n’essaie habituellement pas d’accaparer l’attention, et évite souvent de critiquer son successeur, du moins, pendant un certain temps. Avec sa personnalité narcissique, Trump veut toujours être le centre de l’attention, alors il critique et fait des entrevues.

Le culte de la personnalité qu’a créé Donald Trump est inhabituel pour les États-Unis. Le Parti républicain est un parti en colère, le niveau d’émotion est élevé, et Trump encourage et tire parti de cette situation. Personnellement, je suis plus inquiet du « trumpisme » que de Trump. Les sondages nous montrent que les gens s’identifient de moins en moins à Trump, mais l’identification avec les impulsions antidémocratiques associées à Trump demeure très élevée. Bref, même si Trump n’est plus là, le poison s’est répandu dans l’organisme.

PHOTO FOURNIE PAR PETER WEHNER

Peter Wehner, rédacteur de discours à la Maison-Blanche sous trois présidents républicains – Ronald Reagan, George H. W. Bush et George W. Bush –, chercheur au Centre d’éthique et de politique publique à Washington et auteur du livre The Death of Politics : How to Heal Our Frayed Republic After Trump

Q. Vous dites être inquiet d’une éventuelle montée de la violence politique aux États-Unis…

R. Une grande partie de la droite américaine est de plus en plus à l’aise avec la violence en tant qu’instrument politique, en tant que moyen d’atteindre ses objectifs et de vaincre ceux qu’elle perçoit comme ses ennemis. Un récent sondage réalisé par l’American Enterprise Institute, qui a des affinités conservatrices, montre que 39 % des républicains croient que le peuple devrait utiliser la violence si les dirigeants élus étaient incapables de protéger l’Amérique. Pendant ce temps, vous avez Trump qui répète que la victoire de Joe Biden est le « crime du siècle », que l’élection était truquée et a été volée par des gens qui veulent détruire notre pays et nos enfants. Si c’est votre état d’esprit, si vous croyez que le côté adverse cherche à vous détruire, eh bien, vous commencez à voir la violence politique comme un outil. Je crois que la violence est un scénario plus probable que la plupart des gens se l’imaginent. Je ne suis pas convaincu que l’assaut du Capitole le 6 janvier était un évènement isolé. Bien des gens qui ont pris part à cet assaut se voyaient comme des patriotes et croyaient agir par amour pour leur pays et n’ont pas exprimé de remords.

Q. Est-ce que tout cela est inévitable, selon vous ? Est-ce qu’il y a une façon pour le Parti républicain de s’éloigner de la rhétorique enflammée et de revenir à une joute politique plus traditionnelle ?

R. À court terme, je crois que le Parti républicain est perdu. C’est le parti du « trumpisme », des mensonges et des théories du complot. Si vous allez dans n’importe quel évènement républicain majeur et que vous déclarez que Joe Biden est le président légitime et que nous devons le reconnaître, vous allez vous faire huer. Et si vous dites que l’élection était truquée et que Trump est le vrai président, vous allez vous faire applaudir.

Qu’est-ce qui peut être fait ? Ce serait bien d’avoir des chefs qui dénoncent ce qui est en train de se passer. Beaucoup d’élus républicains croyaient que les mensonges de Trump s’en iraient avec lui. Non ! Trump est parti, et la situation est pire. J’y reviens : le poison s’est propagé dans l’organisme. Il n’est pas impossible que l’on finisse par voir les deux dernières années de la présidence de Trump comme une période modérée, une période de retenue où ses partisans étaient rassurés de le voir à la tête du pays. Maintenant, nous vivons ce moment nihiliste où tout est permis.

Pour l’instant, l’élite du Parti républicain n’est pas convaincue que le « trumpisme » est une mauvaise stratégie – et elle a probablement raison, du moins à court terme. Je crois que la seule chose qui pourra provoquer un changement est que le Parti républicain vive deux ou trois échecs électoraux épiques, comme le Parti travailliste avant Tony Blair, ou le Parti démocrate avant Bill Clinton, et que ces défaites cuisantes poussent le parti à changer.