Un mouvement de contestation contre la théorie critique de la race s’étend ces jours-ci à la grandeur des États-Unis

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Un homme a été arrêté et inculpé pour trouble à l’ordre public et résistance à son arrestation. Un autre a été accusé d’intrusion. Ils voulaient assister à une réunion de leur commission scolaire, dans le nord de la Virginie, la semaine dernière.

À quoi doit-on un tel grabuge ? La réponse tient à deux sujets, dont l’un n’était même pas à l’ordre du jour : la théorie critique de la race.

La quoi ? Avant même de définir ce concept, il faut évoquer la raison pour laquelle il a fait rager des parents et des membres de la communauté : des enseignants l’auraient abordé dans le cadre d’une formation à la diversité et enseigné par la suite aux élèves.

Déplorant « les idées fausses et la désinformation » véhiculées par certains médias, les responsables de la commission scolaire ont nié que la théorie en question soit au programme de ses écoles.

  • Manifestation de parents contre l’enseignement de la théorie critique de la race, lors d’une réunion de la commission scolaire du comté de Loudoun, en Virginie, la semaine dernière

    PHOTO EVELYN HOCKSTEIN, ARCHIVES REUTERS

    Manifestation de parents contre l’enseignement de la théorie critique de la race, lors d’une réunion de la commission scolaire du comté de Loudoun, en Virginie, la semaine dernière

  • La foule a refusé de se calmer et a entamé l’hymne national des États-Unis pendant la réunion.

    PHOTO EVELYN HOCKSTEIN, ARCHIVES REUTERS

    La foule a refusé de se calmer et a entamé l’hymne national des États-Unis pendant la réunion.

  • Un homme a été arrêté après qu’une bagarre eut éclaté.

    PHOTO EVELYN HOCKSTEIN, ARCHIVES REUTERS

    Un homme a été arrêté après qu’une bagarre eut éclaté.

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Peine perdue ? Probablement. Ce qui s’est passé dans cette commission scolaire de la Virginie s’inscrit dans un mouvement de contestation qui s’étend ces jours-ci à la grandeur des États-Unis. Un mouvement encouragé par les médias conservateurs, dont Fox News, et les stratèges républicains qui entendent l’exploiter à l’occasion des élections de mi-mandat, en novembre 2022.

« C’est le Tea Party à la puissance 10 », a déclaré au site Politico Steve Bannon, ex-conseiller de Donald Trump, en faisant référence au mouvement populiste conservateur qui a permis aux républicains d’infliger une raclée à Barack Obama et aux démocrates lors des élections de mi-mandat de 2010.

Ce n’est pas QAnon. Ce sont des mamans ordinaires de la banlieue, et bon nombre de ces personnes ne sont pas des électeurs de Trump.

Steve Bannon

Le mouvement n’est peut-être pas complotiste, mais il carbure à la désinformation. Ça fait même partie de la stratégie avouée d’un de ses instigateurs.

Une marque « toxique »

« Nous avons réussi à figer leur marque – la “théorie critique de la race” – dans la conversation publique et nous ne cessons d’accroître les perceptions négatives. Nous finirons par la rendre toxique, car nous regroupons toutes les insanités culturelles sous cette marque. L’objectif est de faire en sorte que le public lise quelque chose de fou dans le journal et pense immédiatement à la “théorie critique de la race”. Nous avons décodé le terme et nous le recodifierons pour annexer toute la gamme des constructions culturelles qui sont impopulaires auprès des Américains. »

En mars dernier, le documentariste Christopher Rufo décrivait ainsi sur Twitter sa campagne contre la théorie critique de la race. Campagne dont le succès n’a cessé de croître après avoir été soutenue par Donald Trump.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE CHRISTOPHER RUFO

Christopher Rufo, documentariste et militant conservateur

L’ironie veut que bon nombre de ses critiques soient encore incapables de définir ce concept souvent identifié aux États-Unis simplement par son sigle CRT (critical race theory). De façon générale, on fait remonter aux années 1970 et 1980 les origines de la théorie critique de la race. À l’époque, des juristes universitaires cherchaient à comprendre pourquoi les lois sur les droits civiques n’avaient pas éliminé les inégalités raciales aux États-Unis. Ils ont contribué au développement des idées suivantes, qui sont le fondement de la CRT : les schémas historiques du racisme sont ancrés dans les lois et les institutions modernes ; les héritages de l’esclavage, de la ségrégation et de Jim Crow créent encore des inégalités entre les Noirs et les Blancs.

Pour certains Américains, dont une forte majorité de démocrates, ces idées coulent de source et se vérifient dans plusieurs domaines, y compris l’éducation, la santé et la justice pénale.

Pour d’autres, qui ne sont pas nécessairement de mauvaise foi, elles constituent un effort malavisé pour réécrire l’histoire américaine et convaincre les Blancs qu’ils sont intrinsèquement racistes ou privilégiés.

Mais la bonne foi est rarement au rendez-vous sur Fox News, qui martèle ce sujet, ou dans les propos des politiciens républicains, dont Donald Trump.

Un déni du passé ?

« Les étudiants de nos universités sont inondés de théorie critique de la race, a déclaré l’ancien président en septembre dernier. Il s’agit d’une doctrine marxiste soutenant que l’Amérique est une nation méchante et raciste, que même les jeunes enfants sont complices de l’oppression, et que toute notre société doit être radicalement transformée. La théorie critique de la race est imposée dans les écoles de nos enfants, elle est imposée dans les formations sur les lieux de travail, et elle est déployée pour diviser les amis, les voisins et les familles. »

L’idée voulant que la théorie critique de la race soit imposée dans les écoles publiques suscite la controverse aujourd’hui dans plusieurs commissions scolaires aux États-Unis. Or, selon une enquête de l’Associated Press, « il y a peu ou pas de preuve » qu’elle soit enseignée comme telle dans les écoles publiques.

Qu’à cela ne tienne : plus de 20 États ont proposé ou adopté des lois pour combattre la CRT. Ainsi, à quelques jours de l’anniversaire du massacre raciste de Tulsa, l’Oklahoma a interdit l’enseignement de cette théorie ou de tout autre sujet susceptible de faire en sorte qu’une personne « ressente un malaise, une culpabilité, une angoisse ou toute autre forme de détresse psychologique » en raison de sa race ou de son sexe.

Les critiques de ces lois y voient notamment une menace pure et simple à l’enseignement de l’histoire des États-Unis sous toutes ses facettes. Mais les stratèges républicains croient détenir une cause gagnante.

« Je vous encourage à y aller à fond », a écrit la semaine dernière le représentant républicain d’Ohio Jim Banks aux membres du plus important groupe de son parti à la Chambre des représentants. « Allez à fond dans [cette] guerre culturelle. Parce que le retour de bâton contre la théorie critique de la race est réel. »