(Columbia) Examinant une pelletée de terre dans la cour arrière d’une maison de banlieue, Michael Raupp et Paula Shrewsbury trouvent leur proie : la nymphe d’une cigale.

Seth Borenstein Associated Press

Puis une autre. Et un autre. Quatre, au total.

Les entomologistes de l’Université du Maryland trouvent au moins sept nymphes dans seulement quelques dizaines de centimètres carrés de sol, ce qui correspond à environ un million de nymphes par 4000 mètres carrés.

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Les entomologistes de l'Université du Maryland Michael Raupp et Paula Shrewsbury ont trouvé une très grande quantité de nymphes de cigales, prêtes à sortir de terre.

Mais il y a en d’autres. Des milliers de milliards des petites bestioles noires aux yeux rouges arrivent, préviennent les chercheurs.

D’ici quelques jours, deux semaines tout au plus, les cigales de la Nichée X (dix, en chiffres romains) émergeront après 17 années passées sous terre.

Il y a plusieurs nichées de cigales périodiques qui apparaissent en suivant un calendrier très strict lors de différentes années, mais celle-ci compte parmi les plus grosses et les plus impressionnantes. Les cigales envahiront 15 États, de l’Indiana jusqu’à la Géorgie et jusqu’à New York ; elles ont commencé à sortir de terre au Tennessee et en Caroline du Nord.

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Les entomologistes de l’Université du Maryland Michael Raupp et Paula Shrewsbury ont trouvé une très grande quantité de nymphes de cigales, prêtes à sortir de terre.

Quand des nichées entières font surface, les cours arrière peuvent ressembler à des vagues ondulantes et le bruit des insectes peut être aussi fort que celui d’une tondeuse.

Les cigales émergeront de leurs cachettes sous terraines surtout à la tombée du jour, dans le but d’échapper à tout ce qui pourrait vouloir les gober. Elles grimperont le long de toute surface verticale et mueront, puis elles espéreront survivre à ce stade de leur existence où elles sont les plus vulnérables à de multiples prédateurs.

C’est un des spectacles les plus étranges de la planète, avec du sexe, une course contre la mort, une dose d’évolution et ce qui peut ressembler à la trame sonore d’un mauvais film de science-fiction.

Certains pourront être dégoûtés. Des psychiatres inquiets pour leurs patients demandent des conseils aux entomologistes, a dit Mme Shrewsbury. Mais les chercheurs disent que l’arrivée de la Nichée X, en dépit de la pollution, des changements climatiques et d’un déclin vertigineux de la biodiversité, montre que tout ne cloche pas avec la nature.

Et quel spectacle.

M. Raupp décrit l’existence des cigales avec tout l’enthousiasme d’un scénariste hollywoodien :

« Vous avez une créature qui passe 17 ans dans un état qui ressemble à celui de la COVID, isolée sous terre à boire de la sève. À la 17e année, ces adolescents vont sortir de terre, et il va y en avoir des milliards, ou des milliers de milliards. Ils vont essayer d’échapper à tout ce qui veut les manger pendant la nuit, quand ils veulent seulement grandir, devenir des adultes, se débarrasser de cette peau, déployer leurs ailes, se rendre au sommet des arbres, échapper aux prédateurs, a-t-il dit.

« Une fois dans la cime des arbres, ça devient une histoire d’amour. Seuls les mâles chantent. Ce sera tout un ’boy band’ en haut, alors que les mâles essaieront de séduire les femelles, d’en convaincre une bien spéciale de devenir la mère de ses nymphes. Il va lui chanter ses chansons. Si elle aime ça, elle va cliquer ses ailes et ils vont s’envoyer en l’air dans les arbres.

« Ensuite elle va se déplacer vers les petites branches pour pondre ses œufs. Puis, en l’espace de quelques semaines, tout est fini. Elles vont tomber au sol. Elles vont essentiellement fertiliser les arbres dont elles sont nées. Six semaines plus tard, les petites nymphes vont elles aussi chuter, puis elles vont s’enterrer à leur tour pour les 17 prochaines années. »

« C’est un des cycles de vie les plus déments de toute créature sur la planète », a dit M. Raupp.

Les États-Unis sont le seul pays du monde où on retrouve des cigales périodiques qui restent sous terre pendant 13 ou 17 ans, a dit l’entomologiste John Cooley de l’Université du Connecticut.

Les insectes émergent en grands nombres uniquement quand la température du sol atteint 18 degrés Celsius. Cela se produit plus tôt depuis quelques années en raison des changements climatiques, a dit l’entomologiste Gene Kritsky.

Avant 1950, elles apparaissaient vers la fin du mois de mai ; aujourd’hui, c’est plusieurs semaines plus tôt. M. Raupp et d’autres experts croient que la grande émergence est imminente et qu’elle se produira d’ici une semaine ou deux, tout au plus.

Les cigales qui sortent trop tôt ne survivent pas. Elles sont rapidement gobées par des prédateurs. L’évolution a enseigné aux cigales que leur survie dépend de nombres écrasants : si elles sortent toutes en même temps, elles ne pourront pas toutes être mangées, donc certaines pourront se reproduire.

Ce n’est pas une invasion. Les cigales ont toujours été là, s’alimentant silencieusement de la sève des racines, en attendant que leur horloge interne leur dise que l’heure a sonné de faire leur apparition. Elles sont en Amérique depuis des millions d’années, depuis bien plus longtemps que les humains.

Quand elles sortent, le bruit commence — 105 décibels, comme un « bar de célibataires où tout le monde a trop bu », a dit M. Cooley.

Il ne s’agit pas de locustes. Elles endommagent uniquement les jeunes arbres, mais on peut les protéger avec des filets. L’année qui suit les nichées, les arbres sont en réalité en meilleure santé grâce à tout cet engrais, a dit M. Kritsky.

Les gens ont tendance à avoir peur des mauvais insectes, a souligné May Berenbaum, une entomologiste de l’Université de l’Illinois. Les moustiques tuent plus de gens chaque année que n’importe quel autre animal parce qu’ils propagent le paludisme et d’autres maladies.

Pourtant, certains appréhendent vraiment l’arrivée des cigales, a-t-elle déploré.

« Je pense que c’est parce qu’elles sont dérangeantes. Aussi, quand elles meurent en grand nombre, ça sent mauvais, a dit Mme Berenbaum. Elles dérangent vraiment l’ordre établi. »

Mais d’autres aiment les cigales, et en font même des repas à l’aide d’un livre de recettes de l’Université du Maryland. Et pour des chercheurs comme M. Cooley, leur cycle de vie est fascinant.

« C’est vraiment une belle histoire, et cette année nous en avons besoin, a-t-il dit. Quand elles sortent, c’est un très bon signe que les forêts sont en bonne santé. Et que tout va bien. »