(Washington) La liberté d’informer s’arrête-t-elle pendant une opération policière ? Le procès d’une journaliste arrêtée lors d’une manifestation antiraciste a rouvert le débat aux États-Unis sur la liberté de la presse, et les relations entre les médias et la police.

Cyril JULIEN
Agence France-Presse

Andrea Sahouri, journaliste au quotidien Des Moines Register, a été déclarée mercredi non coupable des accusations de « refus de se disperser » et d’« ingérence » dans l’action de la police, à l’issue de trois jours d’audience à Des Moines, capitale de l’Iowa.  

« Acquittée », a-t-elle commenté sur Twitter quelques instants après le jugement.

Celui-ci a été salué par des organisations de défense de la presse qui avaient soutenu la journaliste. L’université de Columbia, d’où elle est diplômée, avait lancé une campagne numérique avec le hashtag « #JournalismIsNotACrime », « le journalisme n’est pas un crime ».  

Tout en se félicitant de l’issue du procès, le directeur général de la Fondation pour la liberté de la presse, Trevor Timm, a dénoncé « un usage honteux des pouvoirs des procureurs et une attaque contre les principes fondamentaux de la liberté de la presse ».

Versions contradictoires

Le 31 mai 2020, Andrea Sahouri couvrait une manifestation contre le racisme et les violences policières à Des Moines quand elle avait été aspergée de gaz au poivre par un policier chargé de disperser la foule. L’agent l’avait ensuite arrêtée, estimant qu’elle n’avait pas obéi à ses ordres.

Le pays était secoué depuis quelques jours par une vague de colère historique après la mort de George Floyd, un Afro-Américain asphyxié par un policier blanc, Derek Chauvin. Celui-ci est jugé depuis mardi par un tribunal de Minneapolis.

Au procès, Andrea Sahouri a affirmé qu’elle ne participait pas à la manifestation et qu’elle s’était plusieurs fois identifiée comme journaliste, ce que contestait le policier, qui a déclaré que sa caméra-piéton ne fonctionnait pas.  

« J’ai levé les mains en disant “Je suis journaliste” il m’a attrapé le bras, m’a gazé et m’a dit “Ce n’est pas ce que j’ai demandé” », a-t-elle expliqué.

Mais pour son avocat, Nicholas Klinefeldt, « comme la police qui était là pour faire son travail, protéger les biens publics, maîtriser la foule, Andrea Sahouri était là pour faire son travail, couvrir la manifestation […] afin que la population sache ce qu’il se passe ».

En 2020, au moins 128 journalistes ont été arrêtés et parfois victimes de violences en couvrant des manifestations, selon le site US Press Freedom Tracker, et 14 font l’objet de poursuites.

« C’est une série d’attaques contre le premier Amendement » de la Constitution qui garantit la liberté de la presse, affirme à l’AFP Kirstin McCudden, rédactrice en chef du U. S Press Freedom Tracker, un site qui recense les attaques contre la liberté de la presse aux États-Unis.

« L’accusation de “refus de se disperser” existe et elle est souvent utilisée contre les manifestants. Mais c’est très inhabituel contre les journalistes, qui bénéficient du droit supplémentaire de rapporter (un évènement) pour l’intérêt général », dit-elle.

Pour Erika Guevara-Rosas, d’Amnistie internationale, les poursuites s’inscrivent aussi « dans un ensemble de pratiques inquiétantes de la police à l’encontre des journalistes aux États-Unis ».

Méfiance

Michael Sierra-Arevalo, professeur de sociologie à l’université du Texas, souligne que les policiers sont très méfiants envers la presse.  

« Il y a un sentiment généralisé que les grands médias sont partiaux à l’égard de la police, trop critiques et concentrés sur les fautes et les manquements » des agents, dit-il à l’AFP.

Il rappelle que les policiers bénéficient d’une très grande latitude pour déterminer s’ils font face à une menace directe et pour agir.

Un policier « peut justifier beaucoup de choses s’il peut expliquer que quelqu’un représente ou est perçue comme une menace », dit l’enseignant spécialisé dans la culture policière.  

Et ne pas obéir à un ordre ou faire acte de résistance, active comme passive, peut être interprété comme une menace, précise-t-il.

Dans le cas d’Andrea Sahouri, « le policier peut argumenter qu’elle ne portait pas d’accréditation presse, qu’il ne la croyait pas quand elle disait être journaliste et qu’elle n’a pas obéi à ses ordres », explique-t-il.

Le procès a été diffusé en direct depuis la faculté de droit de l’université Drake, à Des Moines, pour servir de cas d’école aux étudiants.  Kirstin McCudden dit espérer « que les futurs juristes comprennent que ce procès n’est pas normal ».