Des médecins québécois exilés chez nos voisins du Sud racontent ce qu’ils vivent à Los Angeles et à New York

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Le virus de la COVID-19 foudroie Los Angeles. Il a dévasté New York au printemps. Deux médecins québécois, qui résident maintenant aux États-Unis, racontent comment les hôpitaux de leur ville respective ont réussi à éviter le triage des patients aux soins intensifs. Du moins, pour le moment.

« La situation est critique », lance la docteure Véronique Jotterand, qui pratique la médecine à Los Angeles depuis plus de 30 ans. « Les soins intensifs dépassent leur capacité. » « Les salles de conférences sont converties en hôpital. » « Des campements sont érigés pour soigner des malades. » Le comté de Los Angeles, qui compte 10 millions d’habitants, enregistre en effet autour de 14 000 nouveaux cas de COVID-19 chaque jour.

Au début du mois de janvier, l’État a demandé aux ambulanciers d’amener les patients en arrêt cardio-respiratoire directement à la morgue au lieu de surcharger les hôpitaux. « Il s’agit d’une mesure tout à fait exceptionnelle », affirme la Dre Jotterand.

PHOTO MARCIO JOSE SANCHEZ, ASSOCIATED PRESS

Au début du mois de janvier, l’État de Californie a demandé aux ambulanciers d’amener les patients en arrêt cardio-respiratoire directement à la morgue au lieu de surcharger les hôpitaux.

« Après les fêtes de l’Action de grâce, on a vu une importante résurgence de cas. Les gens n’ont pas adhéré aux recommandations des autorités. Avec les fêtes de Noël, les chiffres ont continué à monter. C’est là que l’administration a demandé aux ambulances de ne plus amener les personnes en arrêt cardiaque à l’hôpital », explique celle qui est ophtalmologiste pédiatrique.

PHOTO FOURNIE PAR VÉRONIQUE JOTTERAND

La Dre Véronique Jotterand

Mais les morgues débordent aussi. Plus d’une centaine de camions réfrigérés ont été réquisitionnés pour accueillir des défunts. L’agence responsable de surveiller la qualité de l’air a d’ailleurs suspendu, lundi, la limite de cadavres pouvant être incinérés quotidiennement.

Environ 8000 patients sont actuellement hospitalisés à Los Angeles à cause de la COVID-19. « Il y a des ambulances qui tournent en rond pendant huit heures avant de trouver une place pour leur patient », raconte la Dre Jotterand.

Les soins intensifs commencent d’ailleurs à envisager de trier les patients qui recevront des soins ou non, selon leur espérance de vie. « On en entend de plus en plus parler dans les courriels de nos gestionnaires », affirme la médecin québécoise, qui craint que les hôpitaux de Los Angeles n’en arrivent à cette solution très prochainement.

Comme un mur de briques

Au printemps, tous les regards étaient tournés vers la ville de New York, qui a été la plus durement touchée par le virus lors de la première vague. « Ç’a été terrible, fou, épuisant », confirme le DMartin Shapiro, Montréalais d’origine, qui enseigne à la prestigieuse Université Cornell.

C’est comme si un mur de briques nous avait foncé dedans. Ça nous a frappés. Jour après jour après jour, on sentait que la courbe ne décélérait pas.

DMartin Shapiro

Au début du mois d’avril, la ville recensait déjà 6000 décès liés à la COVID-19 et 5000 nouveaux cas étaient enregistrés quotidiennement. Le triage des patients aux soins intensifs a alors été évoqué, mais il n’a jamais été appliqué, affirme le DShapiro. Il relate que quelques patients ayant des facteurs de comorbidité ont toutefois succombé avant d’avoir eu accès à un lit aux soins intensifs.

PHOTO FOURNIE PAR MARTIN SHAPIRO

Le Dr Martin Shapiro

« Le triage n’a pas été fait systématiquement, mais c’était une préoccupation constante. Si tous les lits d’un hôpital sont pleins et qu’un patient s’y présente, que doit-on faire ? » demande le spécialiste de médecine interne, qui a cosigné dans le Los Angeles Times un article sur la priorisation des patients dès le début de la pandémie.

Aujourd’hui, le nombre quotidien de cas positifs à la COVID-19 dépasse les statistiques du printemps. « Mais la situation n’a rien à voir avec celle du printemps », affirme le médecin.

« Au printemps, c’était beaucoup comme au Québec. Ce sont des personnes âgées qui tombaient malades et qui mouraient du virus. Aujourd’hui, les malades sont plus jeunes, ils sont moins vulnérables et ils ont moins besoin d’avoir accès à des soins intensifs », dit celui qui espère ne jamais revivre une situation aussi « chaotique » que celle du printemps.

PHOTO APU GOMES, AGENCE FRANCE-PRESSE

Au début du mois de janvier, l’État de Californie a demandé aux ambulanciers d’amener les patients en arrêt cardio-respiratoire directement à la morgue au lieu de surcharger les hôpitaux.

La pandémie en chiffres

New York

541 000 cas

26 000 décès

Comté de Los Angeles

971 400 cas

13 200 décès

Sources : sites de la Ville de New York (www1.nyc.gov) et du comté de Los Angeles (publichealth.lacounty.gov)