(New York) De nombreux Américains ont été révulsés mercredi en voyant des photos de cet homme marchant tranquillement avec un drapeau confédéré dans le Capitole des États-Unis, temple de la démocratie américaine. À leurs yeux, ce drapeau symbolise l’esclavage et le racisme que les États sudistes ont tenté de perpétuer en quittant l’Union en 1861, cause d’une affreuse guerre civile qu’ils ont perdue quatre ans plus tard.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Mais la présence de ce drapeau illustre également l’influence durable de la « Cause perdue », cette théorie négationniste qui a contribué à la renaissance du Ku Klux Klan, à l’adoption de lois ségrégationnistes et à la construction de monuments honorant des généraux pouvant être considérés comme des traîtres.

Or, plus de 150 ans après la guerre de Sécession, les États-Unis assistent peut-être à la naissance d’une nouvelle « Cause perdue ». Une cause adoptée non seulement par des complotistes plus ou moins dangereux, mais également par des extrémistes et des suprémacistes blancs appartenant à des groupes pouvant être qualifiés de terroristes.

Avant même l’assaut du Capitole, il était impossible de ne pas s’inquiéter des conséquences du négationnisme de Donald Trump et de ses alliés, qui tentaient ni plus ni moins de transformer une défaite en victoire.

Après les évènements de mercredi dernier, de nombreux historiens, et non les moindres, font un constat troublant, susceptible de hanter les États-Unis pendant plusieurs années.

« Le trumpisme est déjà devenu une “Cause perdue” mortelle », a écrit David Blight, professeur d’histoire à l’Université Yale et auteur de livres sur l’esclavage et la guerre civile. « [Cette cause] n’a pas vraiment de martyrs ni de culte des déchus dans lesquels enraciner ses espoirs et ses rêves. Mais il a un chef de culte autodestructeur sur le point de quitter le pouvoir dans une défaite qui a été transformée en un récit de trahison, de résistance, et en une promesse de revitalisation politique. »

Les vieux démons du racisme

Les mythes principaux de la « Cause perdue » des États sudistes étaient les suivants : l’esclavage n’était pas la cause principale de la guerre civile ; les esclaves étaient heureux et bien traités ; les soldats confédérés, à l’exception de quelques généraux incompétents, étaient nobles et courageux.

Ces mythes ont aidé les États sudistes à se relever d’une guerre qui les avait ruinés et démoralisés. Ils ont aussi contribué à justifier la poursuite d’un « mode de vie » reposant sur la domination des Blancs sur les Noirs.

Plus d’un siècle et demi plus tard, on parle beaucoup du rôle de QAnon dans l’assaut du Capitole. Il ne fait pas de doute que le mouvement complotiste est un vecteur de désinformation et de mobilisation incroyable. Mais il est impossible de ne pas voir se profiler, derrière les mensonges proférés par Donald Trump et ses supporteurs, les vieux démons du racisme.

Le président ne cesse d’attribuer la fraude électorale dont il se dit victime aux grandes villes à forte population noire : Atlanta, Philadelphie, Detroit et Milwaukee, entre autres. Or, la vérité est qu’il a perdu l’élection présidentielle dans les banlieues de ces mêmes villes, où bon nombre d’électeurs blancs qui l’avaient appuyé en 2016 ont voté pour Joe Biden quatre ans plus tard.

PHOTO SUSAN WALSH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Joe Biden, président désigné des États-Unis

Mais Donald Trump connaît bien ses partisans les plus fidèles. C’est la raison pour laquelle il a lancé sa carrière politique en faisant la promotion de la théorie raciste des birthers concernant Barack Obama. Et cela explique aussi pourquoi il s’est opposé récemment à une loi qui devait permettre de renommer des bases militaires honorant des généraux confédérés.

En 2016, quantité d’analystes avaient mis sur le compte de l’« anxiété économique » des électeurs de Donald Trump sa victoire sur Hillary Clinton. Quatre ans plus tard, cette anxiété, si elle a déjà été déterminante, a été éclipsée par une autre peur. Une peur inspirée par les changements démographiques et culturels qui ont contribué à l’élection de Joe Biden et de Kamala Harris.

Prendre les armes

« Notre pays est menacé en ce moment. Il nous est volé. » Il était environ 10 h 30, mercredi dernier, lorsque le lieutenant-colonel à la retraite Jeff Autry, ancien officier de la Garde nationale de l’Indiana, a confié ces paroles à La Presse. Donald Trump n’avait pas encore encouragé ses milliers de partisans à « marcher » sur le Capitole. Mais cet ancien combattant âgé de 57 ans se disait déjà prêt à prendre les armes pour « sauver » son pays, comme plusieurs autres vétérans rencontrés ce jour-là.

Était-il parmi les centaines d’émeutiers qui ont participé à l’assaut du Capitole ? L’histoire ne le dit pas. Mais il n’est plus possible aujourd’hui de prendre à la légère les appels aux armes de partisans de Donald Trump ou les nouvelles menaces de violences d’ici au 20 janvier, date de l’investiture de Joe Biden.

Il n’est pas non plus possible de limiter aux allégations de fraude électorale les mythes de la nouvelle « Cause perdue ». Ses adeptes et combattants répètent aussi ce que Donald Trump dit concernant les démocrates. Ceux-ci sont des socialistes ou des marxistes purs et durs qui ruineront les États-Unis et transformeront à jamais le « mode de vie » américain. Surtout si Kamala Harris, qui deviendra la première vice-présidente de couleur, succède un jour à Joe Biden.

« Ils veulent implanter le communisme aux États-Unis », a déclaré Larry Smith, vétéran originaire du Connecticut. « Ils sont opposés aux valeurs fondamentales de la république. C’est la raison pour laquelle je suis prêt à prendre les armes. C’est la raison pour laquelle je suis venu ici. »

Dans les années 1950 et 1960, les ségrégationnistes traitaient également Martin Luther King de communiste, tout en agitant le drapeau confédéré. Dans l’iconographie de la nouvelle « Cause perdue », l’émeutier brandissant ce même drapeau au cœur du Capitole sera considéré comme un patriote, un héros. Reste à voir si cette théorie aura une vie aussi longue que l’autre.